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Alfonso Cuaron aime les enfants. Toute sa (courte) filmographie l'a prouvée : face à la dureté du monde des adultes, rien ne vaut les rêves que l'on chéri en attendant d'être rattrapé par les responsabilités. Qu'ils se réfugient dans les contes de fée (« la Petite Princesse ») ou les plaisirs de la chair (« Y Tu Mama Tambien »), ses jeunes héros lutent toujours de garder une parcelle de leur innocence, ce qui s'avère de plus ne plus difficile à mesure qu'apparaissent les symptômes de l'adolescence. Alors imaginons un peu ce que serait un monde sans enfants ! Imaginons que le scénario des « Fils de l'Homme » se produise...
Et bien ce ne serait pas joyeux joyeux. Avec la soudaine et inexplicable infertilité des femmes et aucune naissance durant deux décennies, l'espèce humaine n'aurait tout simplement aucun espoir avenir. Rien à léguer à des générations futures, donc rien à préserver. Ce serait l'anarchie total, le chaos, l'apocalypse. Et ce ne serait finalement pas bien différent du climat qui étouffe la société de l'après 11 Septembre. Peur de l'étranger, armement qui mènerait les pays à leur ruine, révolte des populations, guerre pour les ressources planétaires, fanatisme religieux... Rien qui ne nous soit pas déjà familier en fin de compte. C'est là tout le génie du cinéaste mexicain qui, plutôt que de se servir d'un postulat de science-fiction pour emballer une course-poursuite high-tech, a préféré imprégner son récit d'anticipation d'images d'actualité. Se contentant d'extrapoler ce qui constituent l'essentiel de nos journaux télévisés, Alfonso Cuaron pose un constat lucide sur l'avenir de l'humanité et ne tombe jamais dans le piège manichéiste qui consiste à désigner un seul vilain coupable. Lors d'une publicité de propagande, il aligne les images furtives d'anéantissement des plus grandes capitales et laisse le doute sur l'origine de ses attentats. Les raisons qui ont poussées le monde à sa perte sont aussi complexes et variées que celles qui gangrènent notre société actuelle : comment en est-on arrivé là ? Au détour d'un plan, on distingue la carcasse de vaches en putréfaction, fantôme de la vache folle et de la grippe aviaire. Un autre passage nous interpelle en pointant du doigt l'intégrisme religieux avec sa cohorte de musulmans louant la grandeur d'Allah avec tenant leur fusil. Une vision d'un camp de réfugiés nous renvoie à la triste guerre en Irak et à ses victimes humiliées en sous-vêtements. Les gouvernements sont certainement responsables de leur course à l'armement et ont oublié de s'intéresser au peuple, détruisant la planète et n'ayant plus grand chose d'autre à offrir que la mort en capsule de cyanure. La surpopulation guette, les attentats se sont multipliés, les immigrés ne sont pas les biens venus... La politique de la peur a fait son effet jusqu'à devenir une réalité.
Le cinéaste mexicain nous lance un avertissement glacial et rappelle à tous qu'il convient de s'intéresser aux générations futures plutôt que de gaspiller le présent. La fin des naissance n'aura fait qu'accentuer et accélérer ce qui était déjà largement prévisible. Paradoxalement, « les Fils de l'Homme » est un film sans enfant qui souligne à quel point ceux-ci sont essentiels dans la vision optimiste du monde. Parce qu'ils sont innocents, parce qu'il convient de les élever dans l'amour, parce qu'ils représentent l'avenir et une forme d'espoir. La construction du récit qui s'articule autour de la protection d'une femme enceinte permettra ainsi au personnage de Clive Owen de retrouver cette lueur d'espoir dans un brasier. Homme vivant dans un cauchemar dont il ne peut se réveiller (il ne parvient jamais à boire son café du matin, constamment interrompu par un attentat ou un enlèvement), il va peu à peu retrouver la foi et lutter pour sa survie ainsi que celle de son espèce.
Nulle bondieuserie cependant dans cette venue au monde d'un enfant miraculeux. Si Cuaron ne peut passer à côté de l'analogie christique (la jeune femme révèle se grossesse dans une étable, l'évasion en barque n'est pas loin de citer le Moïse sauvé des eaux), il la contourne habilement en faisant de la Vierge Marie une prostituée ne se souvenant même plus de l'homme qui a pu l'engrosser et en évitant tout symbolisme lourdingue. Si une poche d'individus se préoccupent secrètement de préparer une éventuelle reconstruction du monde (le bateau porte le nom de Tomorrow), la venue au monde du premier enfant depuis 18 ans ne suffira pas à stopper la folie de la majorité des hommes préférant le massacre à la paix. Le titre du film (qui est également le titre du roman original de P.D. James publié en 1993) ne laisse planer que peu d'ambiguïté sur le propos de l'auteur : si Jésus était désigné comme étant « le Fils de l'Homme » (autrement dit le Fils de Dieu), le pluriel marque l'égalité entre les êtres. Nous sommes tous des créatures de Dieu, tous nés identiques : fragiles et innocents (la fragilité de la naissance et la mort de l'enfance est d'ailleurs au cœur d'une sous-intrigue et d'une séquence particulièrement éprouvante). Compte tenu de l'athéisme du réalisateur, on a vite fait de comprendre que son intention était bien de pointer du doigt l'idéologie derrière laquelle se cache aujourd'hui certains religieux et de rappeler que l'amour et l'espoir était initialement le fondement même de la foi.
Symptomatique des tensions du monde dans lequel nous vivons depuis les attentats du World Trade Center (qui n'a fait qu'exploser au grand jour ce qui couvait depuis déjà plusieurs années), le film de Cuaron s'inscrit dans la mouvance des œuvres nihilistes qui pullulent sur nos écrans depuis quelques mois, tel le monumental « Munich » ou encore « V For Vendetta ». On est d'ailleurs pas si loin de « la Guerre des Mondes » de Spielberg et de sa fuite inlassable à travers un pays malade de lui même. Regard froid sur la bestialité de l'être humain, vision apocalyptique de notre civilisation... Il n'y rien de reluisant dans ce tableau lucide et désespéré. Appartenant à un pays qui n'entre pas dans le club select des Nations Riches de l'hémisphère Nord, le cinéaste possède un regard détaché et alter mondialiste dans lequel il puise largement pour constituer un Londres ravagé et crédible à partir de son Mexico City, Cette capitale de 18 millions d'habitants possède le plus grand bidonville du monde et les problèmes de sécurité et d'hygiène font légions. Même résonance « personnelle » dans la représentation du groupe de résistants que sont les Poissons évoquant largement les dérives révolutionnaires des zapatistes mexicains, mouvement au revendications louables mais aux méthodes d'actions nettement plus condamnables.
Reprenant les procédés de mise en scène qu'il avait déjà expérimentés sur « Y Tu Mama Tambien » à base de longs plans-séquences, Alfonso Cuaron use avec intelligence de ses 80 millions de dollars de budget et témoigne d'une maîtrise et d'une virtuosité le hissant au niveau des plus grands (rappelons quand même que c'est déjà lui qui avait retiré les doigts du cul de la franchise ciné Harry Potter avec le gothique « Prisonnier d'Azkaban »). Façon reportage de guerre, la caméra ne quitte pas d'une semelle le personnage de Clive Owen et inscrit chaque événement dramatique dans le temps, révélant toute l'horreur d'une situation et toute la fragilité de la vie. Qu'il s'agisse du terrifiant plan-séquence d'ouverture (suivi d'un carton-titre d'une sobriété exemplaire), de l'haletante attaque de la voiture d'une crudité sans nom ou d'une étouffante guérilla urbaine, le sort de l'homme semble rattaché à un simple fil près à se casser d'un instant à l'autre. Cette fragilité de l'existence sera d'ailleurs au cœur de la plus touchante scène d'accouchement jamais vu à l'écran, moment stupéfiant de réalisme faisant prendre conscience à quel point notre vie est précieuse.
Sous ses accents SF d'anticipation façon « Soleil Vert », « les Fils de l'Homme » se dévoile avant tout comme une fable futuriste universelle et pourtant incroyablement personnelle au discours politique virulent sur les dérives fascistes des gouvernements. Un chef d'œuvre essentiel, indispensable, noir, complexe et d'une puissance hors du commun. Du cinéma anxiogène qui renvoie chacun à sa vision optimiste/pessimiste du monde : la renaissance était-elle vraiment au bout du chaos ?
NOTE : 6/6
Geouf :
Merci.
Merci pour cette extraordinaire critique qui rend parfaitement hommage à ce chef d'oeuvre, ce que n'a pas su faire ma propre critique. Les mots m'ont tout simplement manqué pour décrire le maelstrom d'émotions qui m'a submergé à la vision de ce film extraordinaire...