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bertrand tavernier (25 Avril 1941 - )
Le prenant au mot, le metteur en scène remonté et son fils s'y rendirent et livrèrent un fort beau documentaire, de l'autre côté du périph'. Tavernier est un homme intègre, passionné et engagé. Mais il est aussi -et surtout- un intarissable cinéphile, un amour généreux du septième art qui transparaît à chaque film et qui l'incite à aborder tous les genres comme ce sera encore le cas de Dans la brume électrique, escapade américaine (pays de cinéma qui le fascine), avec

Le réalisateur vint au cinéma assez tard, à 32 ans grâce au soutien de ses scénaristes Aurenche et Bost, ainsi que celui de Noiret. En 1973, cela donna l'Horloger de Saint-Paul, adaptation brillante de Simenon, à l'action transposée à Lyon (à l'origine, elle se déroulait -déjà- en Amérique) et en plein jour, évitant tous les poncifs formels associés à l'écrivain. Noiret est un paisible citoyen dont le fils est impliqué dans un meurtre. Il fera tout pour le soutenir, mais se pliera pourtant à la volonté de celui-ci. Il ne veut pas que son père qu'il aime s'implique et le défende. Ce film est absolument bouleversant et l'un des plus justes sur les rapports père-fils. Il y a là un respect profond et mutuel, et surtout, malgré la disgrâce aucun reproche et aucune condamnation. Noiret encaisse et prend les coups, se conduit comme son fils le souhaite, sans porter de jugement sur lui, uniquement motivé par l'amour qu'il lui porte. Le film est avant tout plein de cette humanité digne, une constante chez Tavernier, jusque dans le rôle du flic. Rochefort y apparaît compatissant, nouant une complicité avec l'horloger qui fait face à la tempête. C'est sans doute l'un des plus beaux rôles de Noiret et le début d'une collaboration majeure avec le metteur en scène.
Cette relation se poursuit avec Que la Fête commence en 1975. C'est un film qui rappelle la veine libertaire et irrévérencieuse qui régnait dans la production hexagonale d'alors, avec Mon oncle Benjamin ou la Grande bouffe. Le viveur Philippe d'Orléans est décadent. Le réalisateur livre un tableau désabusé de la cour de Versailles qui semblait pressentir la colère qui grondait déjà dans le peuple et choisissait de vivre au jour le jour, dans la débauche pour semer un moment le désespoir. Noiret incarne un personnage conscient de la fin de son monde, à la trompeuse nonchalance, avec une vraie dimension suicidaire. C'est un film sur le malaise d'un univers déconnecté, sans raison d'être, qui ne subsiste plus que par son cynisme et son inconséquence forcée. A la fois extrêmement provocateur et profondément mélancolique, allègre et triste, le film souligne surtout l'incertitude d'une époque, le malaise qui s'installe et conditionne subtilement l'allégresse et la légèreté.

Le juge et l'assassin offrait l'un de ses rares beaux rôles à
Le metteur en scène se distingue très vite par la variété des registres qu'il aborde. D'entrée, il ne se laissera pas enfermer dans une niche, sa passion cinéphile est trop grande. Ainsi il aborde autant la comédie (Des enfants gâtés, Une semaine de vacances où Noiret reprend d'ailleurs son cher personnage de l'Horloger de Saint Paul) au drame La Mort en direct avec
Coup de Torchon est le chef d'oeuvre et l'aboutissement de son inspiration protéiforme et dénuée de sectarisme. Tavernier, ses scénaristes et ses interprètes, livrent ici un film unique et inclassable, peuplé d'une humanité totalement interlope. Les références sont délicieusement étranges: il s'agit d'un polar américain qui se passait dans le sud des Etats-Unis qu'Aurenche a choisi de transposer en Afrique coloniale (contexte dont il était familier). Noiret y incarne un justicier fou et homicide à la mission quasi divine. Marielle y est un maquereau parfait,

Tavernier portera souvent ses regards vers une culture américaine qu'il aime, parfois de façon détournée (comme dans Coup de Torchon qui partait d'un roman de Jim Thompson) ou pas. C'est le cas de ces odyssées musicales et brillantes que sont Mississipi blues et surtout Autour de minuit, monument cinématographique consacré au jazz, à ranger sans hésitation aux côtés du Bird de
Dans Un Dimanche à la campagne, il revient en 1982 à une belle peinture des relations entre un père et ses enfants. Dans une grande demeure paisible et bourgeoise, un vieil homme reçoit la visite régulière de son fils (Michel Aumont), son épouse et sa marmaille qui gardent semble t-il un oeil sur son héritage. Sa fille (
Une autre constante, depuis Que la fête commence est son grand intérêt pour l'histoire. Il l'a abordée avec un souci d'authenticité qui ne s'est jamais démenti, son souci étant de s'attacher aux destins et à l'intériorité des personnages, à la dimension humaniste de son propos. Il suggère toujours l'histoire à travers ses protagonistes, comme c'était le cas dans le Juge et l'assassin, ce qui lui évite toute reconstitution académique. Dans La Passion Béatrice, c'est encore le cas. Il raconte une histoire au Moyen-âge, vers 1350. Une jeune fille tient tête à son père, revenu brisé et brutal de la Bataille de Crécy, elle seule parvient encore à l'atteindre. Quoique le cadre soit celui d'un château fort, nous sommes encore dans le thème de la filiation si cher au metteur en scène. Le film est âpre, cru, montre un temps sombre, dénué de la noblesse chevaleresque qui lui est habituellement associée dans les images d'Epinal. Un père, terrifiant Bernard-Pierre Donnadieu, souille la pureté et l'innocence de sa fille. Tavernier n'est pas homme à tricher avec son sujet. Il l'aborde de front, dans toute sa brutalité, avec une absence de compromis qui marque. La jeune femme a une pureté et une blondeur angélique (sous les traits de la belle
Tavernier s'engage régulièrement dans des documentaires dont La guerre sans nom qui montre des témoignages d'anciens d'Algérie, sur un conflit qui ne s'avouait pas (on disait alors « les évènements d'Algérie »). C'est assez révélateur de son approche et de son style. Partir des témoignages de ceux qui l'ont vécu et qu'on entend pas forcément dans l'histoire officielle. La Vie et rien d'autre, autre grande collaboration avec

En 1996, le cinéaste revenait à la première guerre mondiale, mais cette fois de façon plus directe, au coeur des combats. Mais c'est encore à l'humain qu'il s'attache, à ce que cette horreur produit sur lui, le transformant peu à peu en machine à tuer sans retour possible à la vie d'avant. L'angle choisi par Tavernier est inhabituel. On est en 1918, l'armistice est signé. Pourtant, dans les Balkans la guerre continue et un officier est envoyé pour mettre fin aux exactions d'une unité commandée par le capitaine Conan, qui prend fait et cause pour ses hommes. Ce sont donc les personnages et leur perception qui sont, une fois encore, le moteur de l'action.
Il évoquera l'occupation dans Laissez-passer en 2002, très bel hommage à son ami et grand scénariste Jean Aurenche et à l'attitude qui fut la sienne à cette époque (qui refusa de travailler pour les allemands et se servit de l'écriture pour lutter contre les nazis). L'assistant réalisateur Jean Devaivre adopte une autre attitude, collaborant à une firme allemande et faisant des films pour eux, pour cacher ses activités de résistant. On peut voir dans ce film une somme des engagements que Tavernier a eu au fil des années, à la fois un homme de cinéma absolu avec une grande conscience politique qui transparaît dans ses productions historiques comme celle-ci ou Capitaine Conan.
Il a également affirmé ses convictions dans ses documentaires et dans des films sans concessions qui dépeignaient une réalité sociale. L'oeuvre de Tavernier a eu bien souvent valeur de témoignage. L627 reste un film coup de poing impressionnante de sobriété dans la peinture intransigeante et juste qu'il fait du quotidien des flics (manque de moyens, surveillance, désespoirs, tension et parfois débordements). On a souvent qualifié très abusivement certaines oeuvres de Tavernier d'être documentaires, ou avoir valeur de reportage. Le reproche est particulièrement injuste. Son style de mise en scène a toujours été efficace et dépouillé, conditionné par l'histoire qu'il racontait. Il peut être assez lyrique et presque proustien pour un film comme un Dimanche à la Campagne, trépidant comme pour La Fille de d'Artagnan. Mais ici il se devait d'être cru, tendu, direct: la caméra devait être à l'épaule pour épouser le point de vue et l'état des personnages, permettre de les approcher et de les comprendre (le contraire d'un reportage en somme qui n'est qu'une exposition froide et à distance, au point de vue neutre). On est à mille lieues des figures éculés des flics ressassées dans le cinéma français (

L'Appât est tiré d'un fait divers, trois meurtres de notables commis par des jeunes gens inconscients qui voulaient ainsi assurer leur fortune. Le cinéaste transforme son film en critique sociale, celle d'une société immorale où l'argent seul fait loi et où la vulgarité d'une richesse qui s'étale devient la respectabilité suprême. Du coup, le crime devient secondaire, presque indifférent. La jeune femme (
Ça commence aujourd'hui est encore une chronique sociale mais cette fois ci, tendre et touchante (en même temps qu'une critique de l'éducation nationale qui se révèle ici particulièrement déconnectée des réalités du « terrain »). L'action se place dans une école maternelle près de Valenciennes. Son directeur incarné par

Toute l'oeuvre de Tavernier ressemble à cela. Son regard est lucide, parfois totalement noir et désabusé. Mais au centre de tout, il y a l'homme qui peut influer sur son destin, changer le monde à son échelle, en bien (comme ici) ou en mal (comme dans Coup de Torchon). L'humain est toujours le moteur, le fondement d'un film quel qu'il soit (historique, intimiste ou social), l'ultime recours au désespoir universel (ce qui fait songer à la conception de l'humanité qu'avait Steinbeck). C'est cette humanité fragile, imparfaite, tourmentée et parfois noble qui relie tous les films de Tavernier, qui les conditionne.
C'est en cela sans doute qu'il est inclassable et c'est en cela aussi qu'il est l'un des plus grands réalisateurs français. Au lieu d'aligner les références (dont il est pourtant imprégné), c'est avec sa sensibilité et ses convictions profondes qu'il compose ses films et donne à voir le monde tel qu'il le ressent, avec ses tripes.



















