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bruno dumont (14 Mars 1958 - )

Ne point se fier à la solennité ni même à la grandiloquence apparentes des grands mots (maux?) Cannois où il suscite hourrahs extatiques et rejets violents : Bruno Dumont est un cinéaste d’exception qui conçoit le cinéma comme art exclusif et s’adresse uniquement aux amateurs de formes cinématographiques en insufflant à travers cette identité visuelle une conception de l’existence très personnelle. C’est la marque même des plus grands, ceux qui questionnent leurs doutes sur un monde où vivre devient une question de survie. Si ça ne vous plaît pas, aucun problème : il y a de l’eau tiède ailleurs. Les réactions de masses, Dumont s’en contrefout. Comme il se contrefout de ceux qui pensent stupidement qu’il n’œuvre que dans le arty branchouille pour bobos parisiens en manque de raclées filmiques. En revanche, l’audace d’un spectateur qui s’extirpe de la foule et va lui expliquer ce qu’il a ressenti en bien ou en mal le comble de joie. A chaque fois, une même angoisse tacite revient au long de ses films : l’homme en groupe qui devient incontrôlable, la violence qu’il peut alors déployer, la sauvagerie dont il peut faire montre.

Dans La vie de Jésus, Dumont mettait en opposition un jeune délinquant qui multiplie les conneries avec ses potes et sa sensibilité refoulée qui lui crève le ventre (il laisse échapper des sanglots de désespoir seul dans un champ, face au monde qui l’a visiblement oublié) ; dans L’humanité, un flic christique absorbait les maux de ses contemporains pour pardonner leurs péchés ; dans Twenty-nine Palms, le réalisateur scrutait les angoisses souterraines d’un couple qui se perdait et se consumait de désir dans le désert. Agressivité ? Non. Refus simple et infiniment honnête de prendre le spectateur pour un sot et de le croire incapable de déployer des capacités intellectuelles. Heureusement que des cinéastes comme lui pensent à ceux qui aiment ça. Autrement, où serions-nous ?
DUMONT : AU CŒUR DES HOMMES
Ancien prof de philosophie, Dumont commence à toucher une caméra en réalisant des tonnes de petits films de commande. En 1993, il abandonne les babioles publicitaires pour signer un premier court métrage, Paris, et écrit pour le tube cathodique quatre volets de la série documentaire Arthur et les fusées, ainsi qu’un court métrage, Marie et Freddy, qui deviennent les protagonistes de son premier long-métrage: La vie de Jésus (prix Jean Vigo en 1997).

Prétentieux pour ceux qui ne prennent pas le temps de regarder le monde comme il va (bien ou mal), prétentieux pour ceux qui vivent dans leur haute sphère et refusent la simple idée que l’homme puisse posséder en lui une part de bestialité, Dumont filme l’ennui comme peu de monde avec de longues séquences qui reflètent les sentiments les plus infinitésimaux de personnages en lutte contre de sérieux démons intérieurs, des troubles sur lesquels ils peinent à mettre des mots, des carences affectives qu’ils ne contrôlent pas. Et radiographie un monde prétendument civilisé qui court à la bestialité sans même s’en rendre compte (les personnages baisent, parlent, boivent, vivent de manière rustre). Cette année, nombreux furent ceux à Cannes qui reprochèrent au cinéaste son regard condescendant envers des gens simples. Cette réaction instinctive signifie un refus d’admettre la réalité.
Dans Flandres, Dumont aime ses personnages, les transcende pour filmer leur faiblesse comme leur tristesse indicible, mise sur la générosité de ses comédiens non-professionnels (donc authentiques et débarrassés des tics de jeu trop artificiels), révèle peu à peu leurs états d’âme foudroyants. Au contraire d’un dégoût, il s’exprime ici une empathie incommensurable envers ceux qui nous donnent à redécouvrir la vie. Le point de vue le plus simple (celui de personnages qui ne se posent pas de questions) côtoie le plus complexe (le nôtre qui consiste à tout connement théoriser, à tout analyser, à tout critiquer, à tout détester).

Non pas que le scénario soit une notion châtiée par Dumont, mais la dramaturgie se résume aux faits les plus simples et les plus faussement anodins, des moments en creux comme des instantanés cruels. Dans Flandres, le cinéaste décrit le monde à sa façon (point d’intransigeance sacrifiée sur l’autel du bien-pensant) : apprendre à ne plus respecter personne, à baiser comme des fauves et à se battre contre les autres. En signe de révolte à ces atroces concessions, les personnages préfèrent faire la gueule, esquissent des sourires discrets, pleurent silencieusement ou à chaudes larmes. Dans un écrin inerte, Dumont enregistre des restes d’humanité. Extrêmement froid (parce que les rapports humains sont devenus glaciaux), extrêmement lent (parce qu’on prend le temps de voir ce qu’on ne voit jamais au cinéma), Flandres erre, musarde, furète et enregistre sur bobine un chaos discret, une révolution souterraine : un homme paumé dans un univers dévasté où finalement il est préférable de ne pas se poser de questions. Où les sentiments semblent réduits à néant. Dans ce film comme dans les précédents, Dumont sonde la bête humaine loin des repères sociaux à travers des situations risquées, véristes, grotesques, sublimes. Enchâsse les paradoxes et explore des pistes parfois absconses qui nous perdent pour mieux nous bouleverser.
HUMANITE DECHIRANTE, CHOQUANTE BEAUTE
Délicieux parce que singulier et offensif, le cinéma de Dumont expérimente. Son délice ? Faire jouer des acteurs non professionnels pour afficher son mépris des carcans et des conventions. Cronenberg l’a bien compris en décernant les prix d’interprétation aux deux acteurs de L’Humanité (Emmanuel Schotte et Séverine Caneele). Peu importe que des dialogues sonnent faux (ou vrais tant les mots sur lesquels on achoppe dans la vie de tous les jours sont nombreux) ; ce qui importe, c’est l’investissement de l’acteur, jusqu’où il aura été pour donner ses tripes au cinéaste, à l’écran, au spectateur. En filigrane, Dumont démonte les us et coutumes de genres divers pour mieux faire la nique aux règles et corrélat aux préjugés.

Non exempt de faiblesses, La vie de Jésus dynamitait la chronique sociale avec une crudité qui venait quelque peu secouer la veine post-Pialat alors si mal fréquentée ; L’humanité court-circuitait le genre polardeux en annihilant irrespectueusement le chantage des rebondissements obligatoires et succombait à des ballets de regards lourds de sens comme tant d’instants de trouble sur bobine ; Twenty-nine Palms, peut-être le Dumont le plus discutable parce que trop moralisateur dans sa démarche post-Antonionienne, pouvait se reluquer comme un film d’horreur avec menace invisible, montée progressive de la peur qui étreint et des râles où la jouissance et la souffrance se chevauchaient dangereusement.
La raison pour laquelle Flandres, objet filmique d’une beauté infinie, séduit plus que les précédents opus ? Sans doute parce que le réalisateur n’a plus rien à prouver, qu’il est arrivé à une sorte d’aboutissement dans l’épure (c’en devient presque inquiétant pour la suite), qu’il a remisé au placard les titres de film outrageusement pompeux comme les obsessions durailles à l’instar des vilains prêchi-prêcha bondieusards de La vie de Jésus et L’humanité et autres références dispensables (la référence à L’origine du monde de Gustave Courbet dans L’humanité reste ce que le cinéaste a fait de pire dans sa filmographie). Mais faut-il rappeler que les grands films sont souvent ceux qui ne font pas l’unanimité ? Peu importe les défauts, peu importe que l’on déteste un de ses films (on peut aimer La vie de Jésus et L’humanité comme rejeter en bloc Twenty-nine Palms) si c’est pour mieux célébrer le prochain. A chaque fois, on vit quelque chose d’intense qui trouble durablement post-projo. C’est simple, ça s’appelle le cinéma. En ces temps, on l’a presque oublié.

Avec Flandres, Dumont, loin de sombrer dans une mécanique redondante car toujours désireux de renouveler son registre, se contente de filmer la vie comme elle vient ou comme elle part, sans ostentation; et tend vers la simplicité, touche à l’essentiel. Plus un mot à ajouter: cette réussite, celle des films à haut risque, en danger, dont chaque plan s'arrache des tripes sa livre de chair, en quête d’une autre manière de stigmatiser sa cible (ici, la guerre), devient alors indiscutable.















