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Ensuite leur univers est tellement marqué et leur style si reconnaissable que cela leur permet d'avoir une liberté artistique rare et d'aborder à peu près tous les genres avec une originalité constante. Ils sont depuis leurs débuts le symbole du cinéma américain indépendant qui se joue des étiquettes.
Leur univers est empreint d'absurde et d'humour noir, choisissant souvent des protagonistes atypiques (un coiffeur dans The Barber, des bagnards chanteurs en cavale dans O' Brother, une femme flic tenace et enceinte jusqu'aux yeux dans Fargo, et le Duc dans The Big Lebowski, qui se la coule douce en notre nom à tous). Ils ont créé cette galerie de personnages improbables, plongés dans des situations souvent rocambolesques. Ils sont servis par une troupe d'acteurs fétiches (Frances McDormand, Steve Buscemi, John Turturro, John Goodman, Jon Polito et des caméos réguliers de Bruce Campbell) et d'autres de passage à qui ils offrent des rôles à la mesure de leur talent (Jeff Bridges, George Clooney, Billy Bob Thornton). L'oeuvre des frères Coen fait la part belle aux acteurs et leur offre des prestations mémorables et déjantées (le couple Holly Hunter-Nicolas Cage dans Arizona Junior).

La maîtrise de leur mise en scène, la qualité de leur écriture et leur côté inclassable, à la fois très noir et très ironique est également impressionnante. Ils ont raflé beaucoup de récompenses (tellement d'ailleurs pour Barton Fink à Cannes qu'il n'en restait que peu pour les autres cette année là)...
Ils ont surtout un univers qui leur est propre, totalement hors des normes des grands studios. Ils ont gardé une intégrité et une audace d'auteurs qui fait de chacun de leurs films, des moments d'exception. On sait que ça sera intéressant, déroutant, surprenant, inclassable. Alors, quand ils viennent à Cannes avec un nouveau film, No country for old men avec Tommy Lee Jones, on a forcément tendance à les attendre plus que d'autres.
On a envie de se rappeler toute leur filmographie simplement parce qu'ils sont créateurs et audacieux et dans une industrie qui se repose de plus en plus sur ce qui fait de l'argent, même si c'est du réchauffé ou de la médiocrité absolue et calibrée. Il est réconfortant de savoir que des auteurs comme les Frères Coen n'ont pas renoncé à la ligne de leurs débuts et portent toujours haut les couleurs d'un cinéma exigeant, irrévérencieux, farouchement personnel et profondément indépendant.
L'affirmation d'un style
Aux côtés de Sam Raimi, ils firent leurs débuts. Joel est assistant monteur sur Evil Dead, Raimi s'associera à eux sur d'autres projets (notamment en co-écrivant Mort sur le Grill et Le Grand saut avec les frères). Ils entrent ainsi en cinéma, avec une approche totalement anticonformiste , empreinte de cette dérision et cette distance dont Raimi fera souvent preuve par la suite même s'il a fait quelques compromis pour s'adapter aux grosses machines, ce que les frères n'ont jamais fait (hormis, peut-être, avec Le Grand saut).
Blood simple (sang pour sang)
Dès leur premier film, leur style s'affirme, décalé et extrêmement noir. On y voit déjà le genre qu'ils aborderont souvent par la suite de différentes manières, le polar (notamment pour Fargo). Mais ici, il est abordé d'une manière très brute, dépouillée. La dérision qui sera leur trait dominant plus tard se manifeste surtout dans la création de personnages très marqués.

C'est une histoire d'adultère qui tourne mal, un film noir dans la plus pure tradition avec en prime une tension omniprésente au fil du film qui vous oppresse (la séquence finale où Frances McDormand tente de se débarrasser de l'affreux détective privé), et surtout une violence absolument crue (la scène où un homme est enterré vivant), assez inhabituelle quand on connaît la suite de la filmographie des frères. Kill Bill volume 2 dans la séquence avec Michael Madsen rappelle un peu cette ambiance (dans la boite où il est videur puis bien sûr lorsqu'il enterre l'héroïne vivante).
Il s'agit d'un film sans concessions, qui met déjà en avant des personnages borderline, des antihéros dans l'ambiance d'un Texas glauque, mais avec la crudité et la violence des films noir traditionnels (reprenant même le motif des amants criminels).
Le genre est ici dépoussiéré avec maestria et on pouvait s'attendre, devant un film aussi abouti que les auteurs continuent dans cette veine. Ils furent récompensés à Sundance en 1984 pour ce film brut de décoffrage, d'un dépouillement efficace, cruel, haletant et magistral. Avec le recul, on peut voir que les traits des personnages sont poussés jusqu'à la limite de devenir des caricatures, jusqu'à la dernière extrémité de la vraisemblance quand le monde et les circonstances qui les entourent est cruel, impitoyable et glauque. Cet antagonisme entre les personnages et le monde qui les entoure (mais ne les comprend pas) est une constante dans le style des Frères Coen. En cela, ce film présage de la suite (en particulier de Fargo).
Arizona Junior
Une suite inattendue arrivera avec Arizona Junior, film attachant et très différent de Blood simple puisqu'il est fantaisiste, drôle et poétique. Holly Hunter incarne une femme-flic qui tombe amoureuse d'un braqueur de supermarchés au fil de ses arrestations. Le couple se marie mais ne peut avoir d'enfant et décide donc d'en kidnapper un au riche couple Arizona, qui en a « plus qu'il ne lui en faut ».

On trouve ici absolument tout ce qui fait le cinéma des frères. Une voix off omniprésente qui donne le ton propre au film et renforce l'attachement aux personnages (ici c'est la voix de Nicolas Cage qui vous guide tout au long de l'histoire). Il y a aussi les longs passages musicaux, ici la longue poursuite de Hi lorsqu'il replonge dans la voie de l'illégalité. Il y a aussi les personnages totalement surréalistes comme ce terrifiant « motard de l'apocalypse » ou à la limite du clownesque comme ce couple de taulards en cavale (avec un John Goodman ici encore monumental et présageant sa prestation grandiose dans The Big Lebowski) qui finit par s'attacher au bébé (tout en l'oubliant partout), ainsi que le couple de « gens bien », avec une femme totalement hystérique et obsédée par les bébés (Frances mcDormand, au débit de mitraillette) et son mari racontant des blagues pas drôles sur les polonais et éprouvant des fantasmes échangistes.
Une galerie de portraits totalement fantaisiste donc et une histoire racontée à un rythme haletant, pleine de morceaux de bravoure hilarants et un final émouvant. On renoue avec réussite avec le burlesque des films muets (la poursuite Dantesque de Nicolas Cage poursuivi par les flics, le caissier qu'il vient de braquer, sa femme et une meute de chiens ou encore les paniques de John Goodman et son compère qu'ils traduisent par des hurlements interminables), des sommets d'absurde (les clients de la banque qui ne peuvent pas se coucher puisqu'on leur a dit au préalable de ne pas bouger).

Ajoutée à cette inimitable peinture de l'improbable, il y a la sympathie que l'on éprouve pour ces personnages parodiques. C'est le coeur du film et du style des frères: ces héros n'auraient pu être que des prétextes pour soutenir les gags du scénario. Evidemment, comme c'est presque toujours le cas dans leur cinéma, il s'agit de parfait losers. Mais il y a de la tendresse et une profonde empathie dans la manière dont ils sont décrits. Ils sont plongés dans les situations les plus absurdes. Holly Hunter et Nicolas Cage, tout en épousant leur fantaisie et formant un très beau couple de cinéma, parviennent à les rendre émouvants et profondément humains, servant à la perfection des dialogues superbement écrits.
La technique d'écriture des scénaristes est intéressante à ce titre et ils en livrèrent la clé à la sortie de The Barber. Ils créent leurs personnages et ensuite ils se demandent « qu'arriverait-il s'il était plongé dans telle situation? ». Ainsi le personnage préexiste d'où son côté humain et c'est sur sa manière de réagir que le ton du film sera donné.
The Big Lebowski
L'un des sommets de leur filmographie est assez proche dans l'esprit d'Arizona Junior, il s'agit de the Big Lebowski. Dès l'entrée en matière, on est dans l'ambiance avec la longue intro habituelle des films des frères Coen. Là où cette oeuvre est majeure, c'est que tous les éléments de leur cinéma sont là, mais poussés à un degré de dérision irrésistible. Donc la voix-off, disais-je, avant de perdre le fil, est celle d'une sorte de cow-boy Marlboro, iconique de la culture américaine, qui fait -comme moi en ce moment- des phrases tellement longues de sa voix traînante qu'il oublie ce qui les motive avant de les finir. Le ton est donné.

Dans la séquence d'ouverture où l'on suit un lambeau de buisson porté par le vent du désert vers Los Angeles, on fait connaissance avec le duc, impérialement interprété par Jeff Bridges (qui trouve là, à n'en pas douter, le plus grand rôle de sa carrière), magnifique parasite, saint patron des branleurs, qui ne fait rien d'autre de ses journées à part fumer des joints et participer à des tournois de bowlings. Son entourage (comme tout noble personnage, il a sa suite) se compose d'un vétéran traumatisé du Vietnam, qui ne perd jamais une occasion d'en parler, et qui est très à cheval sur les règles du Bowling, l'inénarrable Walter (John Goodman, qui, lui aussi touche au sublime dans ce personnage grossier, pathétique et touchant), et Donny personnage lunaire et « à côté de la plaque » à qui Walter intime régulièrement de la fermer (Buscemi est grand dans ce rôle ingrat).
L'homonyme du Duc (un milliardaire et affreux républicain, infirme colérique et despotique, l'inverse du duc et de sa nonchalance), voit sa femme enlevée. Par un imbroglio foisonnant et absurde dont seuls les frères ont le secret, le duc est confondu avec le grand homme et se voit agressé par des nihilistes. Il est chargé de libérer la fille. Commencent alors les pérégrinations ducales, souvent aidé par Walter (stratège aux idées discutables), où il croisera plein de personnages improbables et déjantés (dont un domestique totalement esclave et dévoué, ce qui donne à Philip Seymour Hoffman de faire la démonstration de son immense talent) avant que l'histoire trouve sa résolution pour que le duc puisse continuer paisiblement de se la couler douce.
A l'inverse d'un film comme Fargo, génial de sobriété, The B ig Lebowski est génial dans son style poussé à bout, dans le rythme qu'il impose, dans ses personnages tous exagérés, déformés, caricaturés avec une maestria irrésistible. L'intrigue suit aussi ce mouvement, alambiquée en diable et délicieusement fantaisiste. Il y a aussi ces séquences oniriques et musicales que l'on retrouve souvent dans l'univers des frères (dans O'Brother, par exemple), mais qui deviennent ici de véritables numéros sur fond de bowling. Bref, s'il ne restait qu'un film culte, ça serait celui là. On se souvient de tout en lui, on s'y attache, et à le revoir périodiquement, on rit toujours aussi fort des tirades de Walter (toutes liées au Vietnam) et de ses plans foireux, de la nonchalance sublimement cool de Jeff Bridges, de l'artiste féministe et allumée qui peint nue incarnée par Julianne Moore, d'un John Turturro équivoque tout de violet moulant vêtu, se nommant Jesus, ennemi juré de l'équipe de bowling de Walter. On découvre aussi parfois des petites apparitions réjouissantes (la fille qui prête son orteil aux nihilistes n'est autre qu'Aimee Mann).

Bref ce film est un délice, une réjouissance dont jamais on ne se lasse car on y redécouvre l'irrévérence absolue des frères Coen vis à vis des normes cinématographiques habituelles, leur amour absolu des parasites et des losers (le fait est que l'on préfère ces « perdants » à bien des winners) et leur sens inégalé de l'absurde et des situations totalement abracadabrantes. Dans ce film, ils sont tout simplement en état de grâce et chaque scène est un morceau de bravoure, presque une démonstration étourdissante de tout ce dont ils sont capables.
Exercices de Style
Il est un autre aspect plus inégal de leur cinéma, c'est l'hommage à un genre. Cela va de l'excellent O'brother à l'anecdotique Ladykillers. Souvent leur style se fond dans le genre et le transcende avec brio (Miller's crossing, O'Brother, the Barber, Intolérable cruauté).
Mais parfois cela donne lieu à des films qui sans être inintéressants ne parviennent pas à acquérir une identité qui leur soit propre, à créer cet un univers cohérent et « long en bouche » auquel les cinéaste nous ont habitués (Ces déception rares sont Le grand saut et Ladykillers).

Le Grand saut fut le seul échec critique et commercial des frères Coen. Il est pourtant loin d'être un mauvais film mais ils tombent dans le piège qu'ils ont coutume d'éviter tout en jouant avec : ils sont dans l'archétype et le cliché sans leur second degré habituel, dans le défaut de ce qui fait habituellement leur qualité.
Il s'agit d'une critique du capitalisme à mi-chemin entre le Brazil de Terry Giliam et l'univers de Capra (Monsieur Smith au sénat). Après le suicide inexpliqué de leur président, le conseil d'administration d'un grand empire décide de nommer un benêt à la tête de la société pour pouvoir faire chuter leur action et la racheter pour pas cher. Seulement, l'idiot innocent (Tim Robbins) connaît un succès inattendu (en inventant le hoola hoop), au grand dépit des affreux machiavéliques du conseil (menés par Paul Newman). Le casting est de haute qualité, l'histoire est éprouvée, amusante et bien écrite (quoiqu'un peu trop forcée et évidente dans le décalage, ce qui est étonnant de la part des auteurs), mais la sauce ne prend pas. La faute à une situation un peu trop convenue, à une mise en scène un peu trop luxueuse et lisse pour que l'audace habituelle des metteurs en scène puisse suivre son cours. On sent le carcan de la grosse production et du grand studio qui convient assez mal aux cinéastes profondément indépendants dans leur approche et dans leur esprit.

Ladykillers rencontre un autre problème. Il rappelle les Woody Allen mineurs, lorsque le cinéaste épouse un genre le temps d'un film paresseux (dans Escrocs mais pas trop, le sortilège du Scorpion de Jade ou Hollywood ending), qui a toutes les marques de son auteur mais qui n'a pas plus de portée qu'un sketch. Ils ne sont pas parvenus à transcender les poncifs du film de braquage. Evidemment, on s'amuse, on rit des clowneries de Tom Hanks et de ses compères très caractérisés, des baffes à Marlon Wayans. Cependant, et c'est assez inhabituel pour un film de la fratrie, on oublie très vite. Et je veux parler ici de ceux qu'on oublie pas et qui ne se reposent pas sur les ficelles d'un genre mais s'en servent pour nourrir et affirmer leur style.
Miller's crossing
Avec Miller's crossing qui revisite l'univers classique de la mafia des années 30 (pendant la prohibition), les metteurs en scène parviennent à la maturité d'un ton qui deviendra leur marque par la suite, emprunté au film noir dans la lignée de Blood simple, mais avec le côté fantaisiste qu'on leur a connu avec Arizona Junior. Dans ce voyage au coeur de la période mythique des films de gangsters, les frères jouent avec leurs personnages, forçant le trait jusqu'aux limites de la parodie. Gabriel Byrne est l'archétype du personnage astucieux et rusé qui se joue des complots, et parvient à se tirer d'une histoire complexe, de double jeu, voire de triple jeu. John Turturro est parfait dans le rôle de l'arnaqueur fourbe et lâche, Marcia Gay Warden dans celui de la femme fatale. Il y a aussi dans le rôle du mafieux teigneux une figure dans le monde des frères, que l'on retrouve souvent d'un film à l'autre, Jon Polito.

Il s'agit avant tout d'un hommage à l'écrivain Dashiell Hammett dont l'oeuvre inspira par exemple un classique comme Le Faucon Maltais. Ce film dans la complexité de son écriture rappelle également le Grand Sommeil, dont on n'est jamais sûr de saisir toutes les subtilités mais dont l'univers marqué est envoutant. On retrouve donc tout le folklore des films noir où des polars des années 30-40 mais avec une pointe d'ironie en plus. L'histoire est alambiquée en diable (au point qu'à certains moments, on ne sait plus qui trahit qui), les personnages sont très typés (souvent avec des dialogues ou des expressions qui les caractérisent, ce qui est un motif majeur de l'écriture des frères Coen).
Le trait est certes appuyé et exagéré mais ne bascule jamais dans la caricature. On est plutôt dans le décalage constant. L'équilibre entre ces protagonistes pittoresques comme des personnages de B.D et une histoire très sombre est parfaitement dosé. Ainsi, la tension est graduelle et maintenue jusqu'à la fin, lorsqu'enfin on comprend les manigances de Gabriel Byrne. C'est finalement le même antagonisme que celui qui se jouait dans Blood simple mais transposé dans un milieu différent.
O'Brother
O'Brother renouait après la grande réussite de The Big Lebowski avec ce cinéma qui épouse l'esprit d'une époque et qui la réinterprète. Le film mêle des motifs de la mythologie américaine et populaire liée à la grande dépression (La musique populaire, le chômage, la ségrégation, les bagnards en cavale, le guitariste qui a fait un pacte avec le diable pour mieux jouer...) avec la mythologie antique et l'un de ses grands récits fondateurs, l'Odyssée d'Homère, dont le film s'inspire ouvertement.
Le rapprochement est hautement improbable et contre-nature et correspond donc exactement à l'univers des cinéastes. Il leur arrive en effet périodiquement de décrire l'odyssée de leurs personnages qui croisent la route de bien des personnages étranges et des péripéties surréalistes, la filiation homérique n'est donc pas si fantaisiste que cela. On en retrouve quelques motifs: l'aveugle qui prédit l'aventure (mais ici un employé noir sur un chemin de fer), les sirènes et leur chant (devenu ici Gospel au bord d'un fleuve)...

L'histoire se passe dans le sud des Etats Unis où trois bagnards décident de se faire la belle. Le trio est mené par un homme rusé et obsédé par la gomina qui maintient sa coiffure. George Clooney révèle ici une fantaisie inattendue et parfaitement dans le ton coenien, tant et si bien qu'on le retrouvera dans Intolérable Cruauté. Un autre de ses compagnons est brutal et sanguin (l'incontournable John Turturro), le dernier est lunaire et dans son monde (un peu à l'image de Donny dans The Big Lebowski). Ils traversent donc le sud et vont rencontrer moults péripéties (des sirènes maléfiques aux cérémonies du Ku-Klux-Klan en passant par une chevauchée avec un braqueur de banque cyclotimique), pour finalement connaître le succès et la respectabilité sous le beau nom de « culs trempés » interprètes d'une chanson qui est devenue un tube (« Man of constant sorrow »).
L'exercice de style serait déjà intéressant si le propos du film n'était pas encore sublimé par la musique. Elle est véritablement ressuscitée, une musique populaire assez peu connue puisqu'elle faisait partie de la culture folk américaine d'avant les médias de masses, celle que l'on chantait pendant la grande dépression ou dans les champs de coton (reprise notamment par Pete Seeger, Bruce Springsteen, Bob Dylan ou Natalie Merchant). Les « racines tordues » (pour reprendre une expression de Nick Tosches) d'une culture populaire et d'une musique un peu oubliée qui trouve ici une traduction visuelle à sa mesure.
A bien des égards, O'Brother est un film musical, qui restitue l'esprit et l'univers de cette musique là, allié à la puissance d'écriture déjantée des Frères Coen. Et cette alliance est heureuse et inattendue.
The Barber
Ce film est en noir et blanc (malgré une édition DVD hérétique qui proposait la version couleur). C'est un hommage formel direct aux films noirs. Le narrateur (et donc la voix off) est Ed Crane (Billy Bob Thornton), coiffeur sans envergure, dégoûté par son travail et voulant en sortir. Un hommes d'affaires de passage (Jon Polito), emperruqué et baratineur, l'invite à s'associer avec lui pour monter une affaire de nettoyage à sec. Ed est tenté et fait chanter l'amant viril (James Gandolfini) de sa femme insatisfaite (Frances McDormand). Seulement l'amant se rend compte du forfait d'Ed qui l'a ruiné et dans une bagarre confuse, Ed le tue. Ed Crane le transparent, le coiffeur, celui qui n'est pas là, se retrouve alors au coeur d'un crime passionnel, pris dans le tourbillon inexorable de sa perte.

Le ton est une fois encore donné par le personnage principal, indifférent à tout, même au pire. Ed Crane est conscient d'être insipide, résigné à l'être, dans n'importe quelle situation. Il est celui qu'on ne voit pas, qui ne socialise pas, qui ne parle pas. Il est presque autiste, renfermé sur lui-même (d'où une voix-off omniprésente). La seule chose qui parvient à le faire sortir de sa réserve, c'est la musique de Beethoven interprétée par une jeune pianiste (Scarlett Johansson), qu'il veut aider à révéler son talent. Hors de cela, rien ne l'atteint. C'est la mélancolie des sonates pour piano de Beethoven qui résonne dans son vide intérieur. Cette distance constante envahit tellement le film que c'en est déroutant, car tout paraît lointain. On ressent cette même contamination des sentiments du personnage à l'univers entier dans Barton Fink.
Mais la forme du film est bien particulière. Avant l'expérimentation (un peu trop rigide) du Good German de Steven Soderbergh qui voulait retrouver en adoptant des techniques d'époque la patine du cinéma hollywoodien de l'âge d'or, The Barber en retrouve l'essence tout en ne versant pas dans l'aridité appliquée d'un exercice technique. Le noir et blanc de ce film est d'une grande beauté, la mise en scène est aérienne et sans fioritures, concentrée sur les contrastes et rythmée par la voix grave et désabusée de Billy Bob Thornton. Son timbre rappelle celui des détectives revenus de tout, de Bogart. Sauf que son histoire est avant tout existentielle, moins concentrée sur la solution d'un meurtre que sur lui-même et sa crise existentielle.
C'est ce qui fait la beauté, certes stylisée mais totalement justifiée de ce film. A la fois hommage au film noir et réflexion sur la solitude de quelqu'un que personne ne remarque, il est très beau et noble d'ambition ce film, un peu sous-estimé, et pourtant très révélateur des personnages qui intéressent les deux auteurs: ceux qui n'ont pas d'intérêt et qui ne parviennent pas à s'en trouver, quelles que soient les circonstances.
Intolérable cruauté
Beaucoup de cinéastes ont tenté de retrouver le rythme, la fraîcheur, le dynamisme des comédies sentimentales de l'âge d'or hollywoodien et n'ont livré au final que des successions mollassonnes de poncifs. Ce film est l'un des rares à retrouver cet esprit de pur divertissement classieux. Seulement, nous sommes chez les frères Coen, le schéma habituel est certes respecté (tout oppose le couple principal, ils tombent amoureux mais se détestent pour s'aimer enfin pour de bon) mais le genre est dans le même temps totalement détourné (les deux héros sont totalement abjects). Avec cette audace qui les caractérise, toujours discrètement blasphématoire, ils livrent leur version de la comédie romantique.

Lui est un avocat superficiel (obsédé par la blancheur de ses dents), spécialiste des divorces (donc cynique en diable et peu prédisposé à croire au grand amour). Il est totalement sans scrupules. Elle est une croqueuse de maris, qui s'enrichit à chaque divorce, totalement sans vergogne et vénale. Ces deux personnages immoraux se rencontrent à la faveur d'un divorce qu'elle va perdre face à l'avocat aux blanches dents. Voyant que celui-ci n'est pas indifférent à son charme, elle entreprend de se venger en encourageant son inclination jusqu'à ce qu'il soit fou amoureux d'elle pour mieux lui « mettre la carotte » ensuite (selon la belle expression du film). Seulement elle ne reste pas de glace non plus.
On a pour habitude de rencontrer des gens attachants et émouvants en allant voir une comédie romantique. Ceux là sont des affreux, totalement dénués d'humanité, des parasites qui exploitent la misère des autres pour prospérer, d'intolérables saligauds en somme, et fiers de l'être. On est habitués également à une complicité qui se noue au fur et à mesure, au fil des rencontres, les coeurs se découvrent et s'émeuvent. Eux, c'est au fil des coups tordus qu'ils se rapprochent. Bref ce film est un détournement en règle, cruel, irrésistiblement drôle et pas fleur bleue pour deux sous.
Pourtant, l'ambiance est là, même dans la rencontre de ces antihéros qui ne méritent en rien de connaître la félicité d'un amour partagé. C'est dû en grande partie au duo d'acteurs principaux. Catherine Zeta-Jones est sublime dans le rôle de cette femme sans vergogne, intelligente et vive quoique machiavelique, une caricature de femme fatale et de mante religieuse au coeur tendre. George Clooney est lui aussi parfait dans la peau de cet avocat cynique jusqu'au bout des ongles qui, malgré tous les couples qu'il a vus se déchirer, est prêt à succomber et à oublier tout ce qu'il sait pour croire en la femme idéale. Seulement, elle comme lui ne savent fonctionner qu'en étant vils et c'est ainsi qu'ils s'aimeront. Un peu une version sous acide de Cary Grant et Katharine Hepburn.

Lorsque dans l'un des seuls moments du film où l'avocat se laisse aller au romantisme pur et nouveau pour lui, dans un long discours enflammé devant un public d'avocats blasés, c'est une parodie du happy end hollywoodien attendu, la musique monte, le public ému applaudit et deux secondes plus tard, le pauvre bougre devenu soudainement humain, naïf et innocent se trouve totalement roulé dans la farine par le stratagème de l'élue de son coeur. Tout le film est là et le style des frères Coen aussi (les personnages pittoresques contre les réalités d'un monde impitoyable). Car derrière cette caricature d'histoire d'amour, il y a toute la bassesse dont sont capables les êtres humains. Et les auteurs s'amusent de cette cruauté intolérable et déplacée dans pareil contexte.
Le style des personnages
La filmographie des frères Coen est toute entière centrée sur les personnages, c'est par eux que passent les émotions, dans leur manière de faire face aux situations les plus absurdes. Les péripéties découlent des personnages, de leur point de vue et de leur manière d'aborder le monde. Le héros typique des frères Coen est celui qui n'a absolument rien d'héroïque. Ainsi, Ed Crane le héros de The Barber est exemplaire. Il parle peu, est étranger à tout ce qui lui arrive, y compris le meurtre et la condamnation qui va avec (comme l'Etranger de Camus). Sa vie est ennuyeuse, quoiqu'il arrive, monotone, résignée jusque dans son échec absolu et son issue dramatique. Le grand Duc du Big Lebowski est fier lui de sa vie marginale, ce qui fait toute sa noblesse. Le contraste qui s'expose d'ailleurs avec l'autre Lebowski, milliardaire grognon et infirme confirme ce que les frères pensent de la norme, de la réussite et des clichés qui vont avec, à quel point ils se placent en dehors, hors des poncifs et des personnages attendus.

Barton Fink
De l'avis général, leur grand chef d'oeuvre est Barton Fink en 1991. Plus qu'une critique de Hollywood, qu'une satire des auteurs et de leurs prétentions nombrilistes, il s'agit probablement ici de l'une des plus grandes réflexions sur l'imagination (ou plutôt son absence) au cinéma. Proche de l'univers d'un David Lynch dans son caractère onirique et cauchemardesque, avec des acteurs exceptionnels (John Turturro et John Goodman) qui collent à l'univers des auteurs, avec une mise en scène maîtrisée de bout en bout, au coeur de la crise que traverse le héros.
Tout commence quand Barton Fink connaît le succès avec une de ses pièces à New York, ce qui lui vaut d'être appelé à Hollywood par un grand producteur. Ce dernier veut la marque « Barton Fink » pour écrire le scénario d'un film de catch. Or, Barton est un intellectuel qui a de hautes ambitions: il veut se faire l'interprète de l'homme du peuple dans ses oeuvres. Dérouté et contrarié par ce projet, il ne parvient pas à s'y mettre et s'enfonce dans le cauchemar de l'écrivain en panne. Son sujet devient l'obsession qui le poursuit sans cesse, le plonge dans une vie cauchemardesque avec comme seuls recours des personnages étranges, un prétendu vendeur d'assurances qui occupe la chambre contiguë à la sienne, et la femme d'un écrivain totalement alcoolique et qui passe la moitié de son temps hors de lui et donc incapable d'écrire quoi que ce soit.
La réalité devient autre, transformée par le malaise de Fink, jusqu'au papier peint détrempé de sa chambre qui se décolle et fait écho à son désarroi. A défaut d'emplir son scénario, le malaise et les obsessions du personnage finissent par contaminer son monde et l'univers du film, le rendant presque claustrophobe puisque totalement refermé sur lui-même, cloîtré dans sa pose d'homme qui écrit soi-disant pour le peuple alors qu'il est totalement égoïste, complaisant et apitoyé sur lui-même. La situation du personnage, l'histoire étrange qu'il vit, n'est que le reflet de son intériorité. Jamais on n'est extérieur à Barton, tout ce qui arrive semble être le fruit de son tourment, on est davantage en plein dans ce qu'il ressent que dans ce qui lui arrive vraiment.
C'est un grand film, car bien peu de metteurs en scène osent cette exigence de ne pas se concentrer sur l'évidence de l'action mais plutôt sur une impression dominante, ici l'angoisse de la page blanche qui envahit tout. A ce niveau de qualité et de suggestion à laquelle le spectateur adhère, au delà même de l'histoire qu'on raconte, on ne pourrait guère citer que David Lynch et Sofia Coppola dont les films sont si puissants de suggestions et vous laissent une impression aussi persistante.

Fargo
Ce film est une sorte de synthèse sage de leur cinéma, comme un retour aux sources, vers un film noir, paradoxalement très blanc et enneigé. Le ton est beaucoup plus sobre et la violence telle qu'elle est montrée, rappelle à bien des égards Blood simple. Les personnages sont toujours aussi marqués et caractérisés. Cependant, la mise en scène est plus naturaliste.
Ce qui est assez déroutant avec les Frères Coen, c'est qu'on est tentés de les étiqueter drôles, forcément légers et déjantés. Et à chaque film, ils vous prennent à contre-pied. Ils ont un regard certes particulier mais qui n'exclut en rien la violence ou la gravité. Un vendeur de voiture, un pauvre type dominé par son beau père, organise le kidnapping de sa femme. Or cela tourne vinaigre car les hommes après avoir enlevé la malheureuse commettent plusieurs crimes. Une femme policier tenace va peu à peu découvrir la machination.
On retrouve les personnages pittoresques et typés, la tendresse du regard. Mais il y a aussi ce suspense parfaitement maîtrisé, un polar tout ce qu'il y a de plus classique où l'on est avides de savoir comment l'enquête va se résoudre, comment le coupable va être démasqué. On retrouve également les grandes figures d'acteurs qui peuplent les films des frères depuis le début. Frances McDormand est d'une humanité touchante dans son rôle de flic, toujours à l'écoute et toujours en empathie. Steve Buscemi, que l'on retrouve peu ou prou à chaque opus des metteurs en scène, campe ici une petite frappe parfaite. Wiliam H Macy, excellent comme à son habitude (on se souvient notamment de lui dans le rôle de l'ancien surdoué dans Magnolia de P.T Anderson), est émouvant de justesse. Les méchants sont eux des brutes épaisses assez stupides, mais avant tout abjects.
On a tendance à attendre des réalisateurs quelque chose de marqué, comme un univers parallèle avec des codes forts et décalés. Ici, le style des Coen est omniprésent mais moins outré que dans des projets comme Arizona Junior ou the Big Lebowski, pas de voix off, pas d'intermèdes musicaux. C'est une belle enquête sobre et discrètement décalée, comme une sorte d'étude de caractère.
Dans leur oeuvre, souvent marquée par l'exercice de style et pleine de références, Fargo est un film à part qui peut dérouter par sa simplicité. Il peut être également vu comme une sorte de polar social, de point de vue sur une petite ville, de gens qui ne se retrouvent jamais dans les films classiques (de la femme flic et enceinte, au mari méprisé).
A revisiter toute la filmographie des frères Coen, on se dit que c'est pour ces figures émouvantes de gens du quotidien, banals, parfois vils, sympathiques ou drôles mais sans l'envergure des grands héros hollywoodiens qu'on aime leur cinéma.
Un panneau mensonger au début de Fargo nous affirme qu'il s'agit d'une histoire vraie. Mais il y a de ça. Il y a tant d'humanité dans ses personnages qu'elle pourrait fort bien l'être. On pourrait d'ailleurs dire ça de tous leurs films, stylisés et marqués certes, outrés et excessif parfois, drôles souvent, mais toujours d'une profonde justesse.





















