Ingmar bergman

ingmar bergman (14 Juillet 1918 - 30 Juillet 2007)

L'intensité de Bergman est sans précédent.

On se souvient ses puissantes visions de la mort (Le Septième sceau), de l'enfance à la fois nostalgique et cruelle (Fanny et Alexandre, Les Fraises sauvages), des rapports torturés au sein d'une famille (Cris et chuchotements) ou d'un couple (Scène de la vie conjugale), d'une amitié trouble, sensuelle et perturbante entre deux femmes (Persona), un rapport mère-fille fait d'admiration et de rancoeur confondues (Sonate d'automne et ce face à face grandiose entre Liv Ullmann et Ingrid Bergman), la vieillesse et la filiation enfin (Saraband).

Il a envisagé toutes les humeurs, toutes les ambiances, avec une incroyable maestria (on se souvient de sa légèreté admirable dans Sourires d'une nuit d'été). Il avait un univers, un style, nourrissait son cinéma de sa propre intimité et ses propres souvenirs. Chacun de ses films est marqué par sa personnalité, son intériorité. Ses actrices emblématiques sont souvent les femmes de sa vie (Liv Ullmann, Bibi Anderson, Ingrid Thulin).

Il y a en plus de ce génie à se plonger dans les tourments humains (souvent les siens), un goût certain pour l'imaginaire, la magie et le rêve, un émerveillement permanent et un enthousiasme devant ce que le cinéma ou le théâtre permettent. Cela prend son origine dans son enfance lorsqu'il eut sa première lanterne magique et ça ne se démentit jamais (on retrouve cela dans son adaptation de La flûte enchantée, ainsi que dans le très beau Après la répétition pour le théâtre). Il y a cette gaieté aussi chez Bergman, un côté discrètement allègre qui rend ses personnages attachants. En fait, ses personnages sont si complexes qu'ils gagnent une existence inédite.

Le grand homme de théâtre qu'il fut toute sa vie connaissait l'importance des dialogues. Il en écrivit de magnifiques, presque hypnotiques. Les échanges de Bibi Anderson et Liv Ullmann dans Persona sont si puissants qu'ils en deviennent troublants et dérangeants. Il a un sens de l'image absolument incroyable, sa représentation de la mort et de la fameuse partie d'échecs qu'elle joue contre le héros est emblématique. Ce plan aussi, brillant, sur les deux visages des actrices de Persona qui se confondent et se superposent, pour traduire leur trouble de personnalité (l'une prend l'ascendant sur l'autre). Dans plusieurs oeuvres, des scènes choc marquent, en particulier dans Cris et chuchotements avec cette femmes qui se mutile le sexe, sa soeur malade au visage tordu de souffrance, une véritable absence de compromis que l'on retrouvera directement dans le cinéma de Haneke (dans La pianiste notamment).

Il a aussi une manière plus que convaincante d'évoquer une époque et lui rendre à la fois sa réalité et un côté onirique. On se souvient du Moyen-âge du Septième sceau marqué par la peste mais aussi par la personnification de la mort, celui de La Source ressemble à l'univers d'un conte cruel. De manière plus subtile et proustienne, on se souvient de l'enfance du vieil homme qui revit devant lui dans les Fraises sauvages ou tout l'univers d'une famille aisée du début du XXème siècle qui revit dans Fanny et Alexandre, le XIXème siècle bourgeois et confiné de Cris et Chuchotements. La reconstitution du passé n'est cependant jamais ostentatoire, tout est centré sur les personnages. Cela renforce paradoxalement cette réalité historique.

On note également chez lui une temporalité particulière, un rythme propre, de longues séquences dans un même lieu où petit à petit, les sentiments s'installent, s'exacerbent et explosent (dans Sonate d'automne et Cris et chuchotements). On va toujours au delà de l'apparence, dans ce que les gens éprouvent vraiment et qu'ils ne disent jamais, au coeur de leurs névroses et de leurs contradictions (Scènes de la vie conjugale est impressionnant à ce niveau). Il y a enfin ces très gros plans sur des visages filmés comme des paysages, qui expriment tant.

Il y aurait tant à dire encore pour célébrer la grande oeuve d'un maitre, pour qui on n'a pas pour une fois usurpé le titre de génie. J'avoue humblement que ma pensée est un peu en désordre, je lui dois trop pour en parler à chaud et la gorge serrée. Je dirai simplement qu'en changeant la face du cinéma et en imposant cette richesse métaphysique et cette intelligence qui prend aux tripes, qui ne fuit jamais son sujet même s'il est horrible, la mort, le viol (dans La Source) et la maladie, en abordant des sentiments plus compliqués qu'il n'y paraît, l'Amour, l'enfance, Ingmar Bergman est sans doute l'un des rares cinéastes à pouvoir vous faire grandir et évoluer, à vous élever vers des réflexions qu'il n'est généralement pas bon d'aborder si on veut divertir et connaître le succès.

J'ai reçu tout à l'heure un mail de Romain Le Vern intitulé sobrement « ce matin j'ai pleuré ». Je dirai simplement que moi-aussi. Parce qu'il est des créateurs qui sont des phares, des points de repères. Même si il a accompli son oeuvre et qu'il avait 89 ans, Ingmar Bergman est l'un de ceux qui m'ont constitué, qui m'ont inspiré, qui m'ont aidé à vivre, qui ont montré à quel point le cinéma est un grand art. Alors quand un tel créateur disparaît, on accuse le coup.

Film par Réalisateur