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jacky cheung (10 Juillet 1961 - )
A croire que personne avant Peter Chan n'avait jamais songé à exploiter toutes les facettes de l'incroyable talent du Dieu incontesté de la pop chinoise. Depuis le début des années 90, le succès phénoménal du chanteur Jacky Cheung ne s'est jamais démenti.
Celui qui fut révélé en 1984 après avoir remporté le concours national de chant à Hong Kong continue en effet à ce jour de vendre des millions d'albums sur toute l'étendue du vaste marché chinois, et apparaît comme la seule star de canto-pop (et "mando-pop" puisqu'il alterne depuis toujours les albums en cantonais et en mandarin) à maintenir un niveau de popularité aussi élevé plus de vingt ans après ses débuts. Adoré de son public, il mène depuis le milieu des années 80 une carrière d'acteur plus discrète mais néanmoins marquée par de très beaux rôles sous la direction des plus grands réalisateurs locaux, tels que Wong Kar Wai, John Woo, Tsui Hark, Jeff Lau, Ann Hui, Andrew Lau et maintenant Peter Chan. Des noms prestigieux auxquels il faut ajouter celui du réalisateur / producteur Wong Jing, certes décrié des cinéphiles, mais responsable de quelques-uns des délires les plus mémorables de cet acteur versatile et extrêmement attachant.

PERHAPS LOVE
Curieusement, c'est du côté du grand écran et non de la musique que s'envole tout d'abord la carrière de Jacky Cheung. Après des débuts fort sympathiques en 1986 aux côtés de Sammo Hung dans Where's officer Tuba, où il se fend même d'un combat face au légendaire artiste martial poids lourd, Jacky Cheung, 25 ans, enchaîne quelques comédies fantastiques, sans grande envergure pour la plupart, mais qui lui permettent tout de même de partager l'affiche avec Maggie Cheung (Sister Cupid et Heavenly Fate de Guy Lai, Mother vs. Mother de Tommy Leung), de tourner sous la direction de Jeff Lau (Haunted Cop Shop 1 et 2, avec Ricky Hui, Carry on Hotel), de Johnnie To (The Eighth Happiness) et de Yon Fan (Double Fixation). A la fin des années 80, ce sont les films d'action qui lui offrent les opportunités les plus intéressantes, comme en témoignent le premier essai susmentionné et surtout Tiger Cage, qu'il tourne en 1987 sous la direction du chorégraphe Yuen Wo-Ping. Ce polar urbain ultra-violent, dans lequel il a pour partenaire le débutant Donnie Yen, lui donne l'occasion d'explorer un registre nettement plus sombre, qui préfigure certaines de ses meilleures prestations à venir. Nous sommes en 1988 et comme chacun sait, les acteurs de Hong Kong tournent à un rythme effréné. Parmi les divers projets auxquels s'attèle le jeune comédien cette année-là, le plus payant en terme de reconnaissance n'est autre que As Tears Go By, premier long métrage d'un certain Wong Kar-Wai.

AS TEARS GO BY

NOS ANNEES SAUVAGES
Polar sec et réaliste, As Tears Go By met en vedette le couple glamour Andy Lau / Maggie Cheung dans une intrigue pessimiste teintée de romantisme. Jacky Cheung n'y occupe qu'un second rôle mais il n'en parvient pas moins à s'imposer comme l'une des figures les plus inoubliables du film en donnant vie à Fly, le jeune frère incontrôlable de Wah (Andy Lau). On n'est pas prêt d'oublier l'intensité de son regard dans la toute dernière scène du film, saisissante de brutalité et de désespoir. L'acteur remportera grâce à ce film le prix bien mérité du meilleur acteur dans un second rôle aux Hong Kong Awards. Trois ans plus tard, Wong Kar-Wai lui offrira de nouveau un très beau rôle, à l'opposé de celui-ci toutefois, dans le splendide et langoureux Nos années sauvages. Une fois n'est pas coutume, le comédien habituellement survolté dévoile une personnalité tout en retenue dans la peau du soupirant malheureux de Carina Lau. L'ironie veut que le personnage de Jacky Cheung nourrisse une profonde jalousie pour le dandy incarné par Leslie Cheung, à une époque où les deux pop stars étaient directement rivales sur la scène musicale hongkongaise – Leslie ayant en l'occurrence une nette longueur d'avance.

LES CENDRES DU TEMPS
Les deux dernières collaborations de Jacky Cheung et Wong Kar Wai se feront sur deux films aussi différents qu'intimement liés : The Eagle Shooting Heroes et Les Cendres du Temps, tous deux réalisés en 1994. L'un est une comédie non-sensique et hilarante au mauvais goût assumé, l'autre est un film d'auteur intimiste et poétique dans lequel le réalisateur s'amuse à transposer les thématiques et motifs qui lui sont chers à l'intérieur de l'univers très codifié du wu xia pian. Réalisé par Jeff Lau, écrit et produit par Wong Kar-Wai, The Eagle Shooting Heroes n'est autre que la parodie outrée des Cendres du Temps, à ceci près qu'il a été tourné avant : on y retrouve à peu près le même casting, dénaturé pour les besoins d'un scénario inimaginable (Tony Leung Chiu-Wai défiguré par des oreilles et des lèvres surdimensionnées à la suite d'une attaque de Jacky Cheung ; Tony Leung Kar-Fai qui tchatche en américain des rues, alors qu'on est en pleine Chine ancienne ; Tony Leung Kar-Fai et Leslie Cheung dans un numéro de danse énamouré…). Au contraire, Les Cendres du Temps, adapté du roman de Jin Yong, est une petite merveille mélancolique ponctuée de fulgurances martiales aériennes, dont l'ambiance en huis clos s'inscrit dans la plus pure tradition des œuvres de Wong Kar-Wai, le contexte historique mis à part. Jacky Cheung y incarne Hong Qi, un sabreur errant et solitaire qui tombe amoureux de la mutique Charlie Yeung après avoir fait connaissance avec un Leslie Cheung tout à la fois roublard et torturé.

UNE BALLE DANS LA TETE
Mais avant Les Cendres du Temps, avant la sortie des films de Wong Kar-Wai sur les écrans français (qui remonte à 1995 et à Chungking Express), il est un film qui a imprimé de manière indélébile le visage de Jacky Cheung dans l'esprit du public français : ce film, c'est Une balle dans la tête, la tragédie bouleversante réalisée par John Woo en 1990 et diffusée à Paris durant l'été 1993 dans le cadre d'une rétrospective consacrée au réalisateur. Impossible dès lors d'oublier les trois compères projetés dans l'enfer du Vietnam, et parmi eux, le poignant personnage de Frank, symbole de l'innocence sacrifiée interprété avec une rare conviction par un Jacky Cheung littéralement habité. Echec commercial cuisant à Hong Kong, Une balle dans la tête est aujourd'hui considéré comme le chef d'œuvre de John Woo.

HISTOIRES DE FANTOMES CHINOIS 3
A la même période, le comédien s'immisce dans l'univers d'un autre réalisateur-phare de l'ex-colonie, le génial Tsui Hark. On le retrouve ainsi dans les deux derniers opus de la célèbre trilogie Histoires de Fantômes Chinois produits par ce dernier et réalisés par Tony Ching Siu-Tung, dont le héros est tout d'abord Leslie Cheung (volets 1 et 2) puis Tony Leung Chiu-Wai (volet 3). Dans le deuxième épisode, tourné en 1989, Jacky Cheung y laisse libre cours à l'incroyable énergie qui le caractérise en revêtant le costume dépenaillé d'un chasseur de fantômes complètement allumé. Il s'assagira néanmoins dans le dernier épisode, réalisé deux ans plus tard. Entre temps, il aura marqué de son empreinte le premier opus d'une autre trilogie de légende, toujours produite par Tsui Hark, celle des Swordsman, aux côtés de Sam Hui, Yuen Wah et Cheung Man. Mais on retiendra davantage sa présence dans le chef-d'œuvre de Tsui Hark le réalisateur, Il était une fois en Chine premier du nom, dans lequel il prête ses traits au timide Su le Bègue, l'un des fidèles disciples du grand Wong Fei-Hung interprété par Jet Li. Les deux hommes se retrouveront en 1992 à l'occasion de l'OVNI Wicked City, remake malheureux du fantastique film d'animation de Yoshiaki Kawajiri, La Cité Interdite.

IL ETAIT UNE FOIS EN CHINE
Tout en collectionnant les seconds rôles dans les productions à succès, Jacky Cheung met ses talents de comique au service de divers films nettement moins ambitieux artistiquement mais souvent hautement efficaces eu égard à leur objectif premier : le divertissement pur et dur. Au début des années 90, son chemin a déjà croisé celui de Jackie Chan (Miracles) et de Stephen Chow (Curry and pepper de Blackie Ko), mais c'est sous la coupe du producteur boulimique Wong Jing qu'il trouve ses rôles comiques les plus propres à défier l'imagination. Passons sur le très moyen Flying Dagger, réalisé en 1993 par Chu Yin-Ping – qui lui offre tout de même l'opportunité d'être embrassé à pleine bouche par Tony Leung Kar-Fai – , les "performances" les plus hilarantes de notre homme sont davantage à chercher du côté de l'inénarrable Future Cops dirigé par Wong Jing lui-même et chorégraphié par Ching Siu-Tung, et surtout de l'inclassable High Risk, mixture typiquement hongkongaise où le drame affreux (le film s'ouvre tout de même sur l'explosion d'un bus rempli d'enfants) côtoie les séquences de comédie les plus improbables. Dans Future Cops, la chevelure originale de l'acteur sert à l'occasion de balais brosse pour nettoyer le sol (à condition de le tenir par les pieds, bien entendu). Dans High Risk, il donne la réplique à un Jet Li plus sérieux que jamais en ex-flic reconverti en doublure de la vedette d'action du moment. Cette vedette, c'est bien sûr Jacky Cheung, plus qu'impayable en acteur de seconde zone aussi mégalomane qu'incompétent. Les gags ne volent pas haut mais qu'importe, Jacky Cheung en met plein la vue tout du long, allant jusqu'à déposséder Jet Li himself du climax du film en parodiant Bruce Lee dans une scène de combat à mourir de rire contre le géant Billy Chow.

HIGH RISK
Depuis quelques années cependant, Jacky Cheung se fait moins présent, au point de s'éclipser presque totalement des écrans de cinéma entre 1996 et 2004 pour se consacrer entièrement à la chanson et à sa famille – si l'on excepte quelques apparitions dans quelques courts (Out of the blur de Jan Lamb en 1996, Project 1:99 Hong Kong is the best d'Andrew Lau et Alan Mak en 2003) et longs métrages (le charmant Anna Magdalena de Hai Chung Man en 1998, Dragon Loaded de Vincent Kok en 2003). Il effectue toutefois un come-back remarqué en 2002 dans le drame intimiste de Ann Hui, aux côtés de la regrettée Anita Mui. Sa prestation dans ce rôle plus mûr que les précédents lui vaut un prix d'interprétation au Festival du Film de New Dehli. Mais il faudra attendre 2004 et le film de gangsters La Voie du Jiang Hu de Wong Ching-Po pour que son retour au cinéma se confirme véritablement. Toujours aussi énergique et imprévisible, il y interprète un parrain sur le retour qui refuse d'accepter que son partenaire et meilleur ami Hung Yan Chiu (Andy Lau) se retire définitivement des affaires. Intense et extrêmement stylisé, le film vaut au jeune réalisateur de se faire immédiatement remarquer par la critique. Quant à Jacky Cheung, il semble s'orienter vers des rôles résolument sombres et dramatiques, registre auquel il s'était déjà formé devant la caméra de Wong Kar-Wai dès le début de sa carrière, mais aussi celle d'Andrew Lau, dans le très noir To Live and Die in Tsimshatsui en 1994. Dans ce long métrage certes imparfait mais plutôt convaincant dans l'ensemble, son rôle de flic undercover tiraillé entre son sens du devoir et son refus de trahir l'amitié de l'un des gangsters qu'il est chargé de coincer préfigure de loin celui de Tony Leung Chiu-Wai dans un autre long métrage d'Andrew Lau, le désormais célèbre Infernal Affairs (co-réalisé par Alan Mak).

LA VOIE DU JIANG HU
La comédie musicale Perhaps Love de Peter Chan s'inscrit dans cette tendance au choix de personnages plus denses et ostensiblement marqués par le poids des années. Il ne s'agit pas là de la première incursion de la star dans le domaine de la comédie musicale en soi, puisque Jacky Cheung s'était déjà illustré sur scène en 1997 dans le show à succès Snow, Wolf, Lake. Il y tenait le rôle principal face à Sandy Lam, en plus d'en assurer la direction artistique. Une nouvelle version de la pièce était d'ailleurs proposée au public à la fin de l'année 2004, en mandarin cette fois, en vue d'une exportation en Chine continentale ainsi que dans diverses villes d'Asie. Perhaps Love tombait donc à pic pour permettre au prolifique comédien de marier ses divers talents pour la première fois sur grand écran.
Plus riche, plus puissante et plus profonde que jamais, sa voix représente l'un des attraits les plus incontestables de cette histoire d'amour par ailleurs originale et inspirée. Mais elle n'est pas tout : si Jacky Cheung hérite une fois de plus d'un second rôle, il n'en réussit pas moins le tour de force de supplanter ses partenaires à tous égards, grâce à son jeu subtil et bouleversant que la maturité vient encore enrichir. Ne manquez pas cette formidable scène où Ni Wen, le personnage désabusé qu'il incarne, se perd dans le spectacle qu'il a lui-même créé et qu'il confond avec sa propre vie. Ne manquez pas Perhaps Love, Jacky Cheung est bien trop rare et précieux pour que l'on laisse passer une seule occasion d'admirer toute l'envergure de son talent dans les salles obscures.


























