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EGALEMENT
julianne moore (3 Décembre 1960 - )
Plusieurs raisons donnent à penser que Julianne Moore est définitivement l’une des meilleures actrices de sa génération. Carrière au firmament, refus des facilités, choix judicieux. Qui dit mieux ?

Carrière schizophrène et fleur pas fanée. Avec Next et dans une moindre mesure Les fils de l’homme (où elle disparaît trop vite), Julianne Moore arbore une capacité impressionnante à concilier deux branches précises de cinéma : celle, Hollywoodienne, des grosses machineries où elle incarne des personnages farfelus ou victimes ; l’autre, indépendante, des Todd Haynes et autres précieux ausculteurs des complexités de l’âme. Plus caméléon que les autres actrices de son âge, Julianne Moore, alias Julie Anne Smith, fille d’une assistante sociale et d’un juge militaire, ne cesse de faire des étincelles en alternant avec le même plaisir les fictions opposées pour élégamment brouiller les repères. Elle donne envie de voir les films dans lesquels elle joue. Peu importe la qualité de l’ensemble, elle seule vaut le déplacement.
Avant d’embrasser sa carrière de comédienne, sa mère l’a découragée en affirmant qu’elle avait un cerveau et que ce serait dommage de refuser de continuer à s’en servir. Ça explique sans doute pourquoi, après moult hésitations, Julianne est devenue célèbre sur le tard, au prix de rôles complexes, au moment où les starlettes de rien disparaissent des écrans, tombent dans l’anonymat et deviennent des fleurs fanées dont personne, même pas Lasse Hallström, ne veulent. La quarantaine rayonnante, elle tient le haut de l’affiche sans complexe. Elle commence sa carrière par le théâtre, puis le soap As the World Turns et finit par se faire remarquer pour la première fois grâce à Curtis Hanson qui lui refile le second rôle de la cafteuse assassinée dans une serre par la perfide Rebecca De Mornay dans La main sur le berceau.

Par la suite, la miss gifle Madonna (Body), tourne un Tchekhov New-yorkais avec Louis Malle (Vanya, 42ème rue), affronte la malédiction d’une momie (Tales of the darkside), fait fuir les tyrannosaures (Le monde perdu), croise Johnny Depp (Benny & Joon), se casse la figure à plusieurs reprises (Evolution), incarne courageusement une maman courage (Mémoire effacée), joue les intrigantes malignes sourire narquois aux lèvres (Un mari idéal, d’après Oscar Wilde), ravive le spectre de Deborah Kerr en succombant aux désirs d’un amant (la sous-estimée Fin d’une liaison) et de Vera Miles (la photocopie couleur et expérimentale Psycho), fait plaisir à son amoureux de réalisateur Bart Freundlich (le pourtant médiocre Trust the man), se fait remercier dans le générique de fin (Shortbus).
Bref, Julianne Moore est partout. Et ailleurs en même temps. Don d’ubiquité ? Non. Ellen Barkin, amie de l’actrice que l’on a vue récemment dans l’excellent Palindromes, de Todd Solondz (cinéaste avec lequel l’actrice ferait des étincelles), avoue qu’elle est «boulimique» et «droguée du boulot jusqu’à l’hystérie». Insoupçonnable et déterminée sous sa frêle apparence. Mieux, Todd Haynes, son plus grand complice, dit qu’elle est incroyablement drôle, ce qui ne se voit pas nécessairement à l’écran. Normal : elle choisit des rôles qui ne lui ressemblent pas pour porter le masque de l’actrice qui se fond sans chichi ni caprice dans chacun de ses personnages. Contrairement à trop de monde, elle ne se met pas en avant. Aime les risques. Les vrais.

Ses rôles marquants (et ses scènes mémorables) ne se comptent pas sur les doigts d’une main. Elle a notamment su s’imposer sous la caméra de Robert Altman. Dans Short Cuts, par exemple, où parmi la pléthore de comédiens (Andie McDowell, Jack Lemmon, Jennifer Jason Leigh, Lili Taylor, Robert Downey Jr., Madeleine Stowe, Tim Robbins), elle se distingue dans une scène où elle s’engueule avec son mari au téléphone dans le plus simple appareil. Elle rejoindra la troupe Altmanienne dans l’exquis Cookie’s fortune en sœur simplette de Glenn Close. Marquée par sa prestation et fan des petits riens qui font les grands touts des films choraux de feu Bob, Paul Thomas Anderson la convie lui aussi à deux reprises : le scorsesien Boogie Nights où elle fréquente le milieu porno avec un Mark Wahlberg déphasé et un Burt Reynolds retrouvé ; et le simplement immense Magnolia, dans lequel elle incarne une bourgeoise fâchée avec l’existence qui explose tous les plombs de sa vie trop rangée en allant chercher des médocs dans une pharmacie.

Ne pas croire que la demoiselle se complaise dans l’hystérie, ce n’est pas le genre de la maison. Son sens de la drôlerie et de la dérision n’a pas de limites : la belle au physique préraphaélite réalise des œuvres d’art conceptuel en s’agitant sur une balançoire dans Big Lebowski où elle fait une apparition brève mais très marquante (inoubliable scène où elle présente des films pornos à notre héros éberlué et débite des répliques avec une précision machiavélique). Elle ira même jusqu’à remplacer au pied levé Jodie Foster dans Hannibal, la suite alors tant attendue et redoutée du Silence des agneaux, assurant toute seule comme une grande la relève dans un précipité gore, parodique et amoral que tant de spectateurs adorent conspuer. A tort.
Mais c’est l’inimitable Todd Haynes qui a révélé sa palette de comédienne multifonction en la conviant à ses deux meilleurs opus : Safe où elle incarne une femme atteinte d’une étrange allergie qui ne dira jamais son nom (métaphore du sida) et qui n’arrive plus à respirer dans son confort bourgeois en piquant notamment une crise en plein anniversaire entourée de ses amies superficielles. Accompagnant sans faiblir son personnage au bord de la folie, Julianne Moore se plie, se tord, se convulse, se meurt dans un rôle où la performance ostentatoire est rigoureusement interdite. Le cinéaste avoue d’ailleurs que la qualité du film n’aurait pas été la même sans l’actrice, louant dès qu’il peut sa capacité inouïe à jouer sur les registres de la fragilité et de l’ambiguïté.

Le duo a si bien fonctionné qu’ils se sont retrouvés dans Loin du paradis, mélo flamboyant et déchirant où Todd Haynes rend hommage aux films technicolor de Douglas Sirk pour parler des diktats de la société actuelle avec une grâce inespérée. Pour incarner son personnage référentiel, elle emprunte la voix de Doris Day, met le fouloir autour du cou comme Dorothy Malone… Et bouleverse en femme au foyer qui découvre (ô malheur) que son mari aime embrasser les garçons et tombe (ô re-malheur) sous le charme d’un noir dans l’Amérique puritaine et phagocytée des années 50. D’un bout à l’autre, son personnage tente de garder le sourire, exprime la frustration par un simple regard… avant de fondre en larmes et d’échanger un dernier regard où l’amour hurle silencieusement à celui qu’elle aime, avant que le train s’en aille. Comme toutes les histoires d’amour, la relation est impossible, contrariée par les préjugés sociaux et la connerie des gens. Que ce soit dans les années 50 ou aujourd’hui, l’hypocrisie sociale reste la même et étouffe (c’est le sujet que Todd Haynes ressasse dans chacun de ses films sauf peut-être Velvet Goldmine).

Dans Loin du paradis, plus qu’ailleurs, Julianne Moore bouleverse le regard et le cœur. Dans The Hours, film de facture moins resplendissante sorti au même moment, elle retrouve sa copine Nicole Kidman en Virginia Woolf et incarne une maman claquemurée dans le conformisme, en quête perpétuelle et désespérée d’idéal et de perfection. Pour ces deux films, elle sera nommée aux Oscar (meilleure actrice dans un premier rôle et second rôle). Au final, rien, nada. Peu importe, Julianne se contrefout des récompenses. Elle retrouvera pour la troisième fois son complice Haynes dans I'm not there: suppositions in a film concerning Dylan, inexplicablement absent à Cannes (pour l’heure…), opus ambitieux qui évoque la vie du folk singer Bob Dylan, incarné successivement par sept comédiens différents, dont Julianne Moore. Nouveau défi qui se profile à l’horizon pour la belle plante: interpréter un homme. Julianne en a rêvé, Haynes l’a fait.












































