Natalie Portman est un prodige, un peu à l'image de Scarlett Johansson avec qui elle a récemment partagé l'affiche dans Deux soeurs pour un roi.Le film réunissait ces deux jeunes femmes dont la maturité à l'écran et le charisme se sont manifestés très tôt, avec ce magnétisme mystérieux qui illumine les écrans de cinéma. Une duplicité également: Ses personnages ont souvent une assurance trompeuse, une ingénuité et une insouciance feintes pour masquer leurs blessures.

Dès sa onzième année d'existence et allant sur sa douzième, cette jeune fille repérée dans une pizzeria (c'est incongru), allait passer un casting pour participer à une oeuvre non négligeable, voire même en voler la vedette tant elle y était -déjà- incroyablement charismatique. Il s'agissait de
Léon, très beau film de
Luc Besson où elle était la jeune compagne d'un tueur à gages un peu autiste, un peu simplet (sa meilleure amie est une plante verte). Les rapports vont s'inverser entre cette gamine délurée et l'imposant
Jean Reno. Une belle histoire d'amour se développe entre eux. Ils se protègent mutuellement. Il y a surtout une ambiguïté constante dans l'amour qui les lie, un aspect oedipien qui fait toute la grâce du film. Portman y est une révélation, arrivant à rivaliser de présence avec
Gary Oldman qui, à son habitude, fait un festival déjanté. Elle y incarne à la fois l'innocence et la fragilité. Elle peut à la fois faire preuve de fantaisie (lorsqu'elle imite Marilyn et Gene Kelly) et avoir une dimension tragique, équilibre qu'elle gardera toujours. La jeune Natalie a quelque chose de grave, une présence innocente et vulnérable qui contribue à faire de
Léon, la plus belle réussite de Besson.
Par la suite, on la retrouve dans un second rôle dans le très bon
Tout le monde dit I love you de
Woody Allen. Elle est l'une des soeurs de la jeune Skylar (fille de Woody dans le film). Cependant, cette prestation demeure assez anecdotique. Dans
Heat de
Michael Mann, elle a une fonction plus conséquente puisqu'elle incarne la belle fille d'
Al Pacino, qui la sauve in-extremis d'une tentative de suicide. Elle exprime toute l'instabilité liée à l'adolescence et symbolise la vie privée chaotique de ce flic obsessionnel. Elle avait déjà dépeint les attentes et les rêves de la jeunesse dans
Beautiful girls de Ted Demme. Elle est, au milieu des années 90, une ado attachante, consciente et pleine des doutes liés à ce moment de l'existence. Elle est d'une maturité assez exceptionnelle. Dans
Mars Attacks, elle est la fille d'un couple présidentiel totalement antipathique, formé par
Jack Nicholson et
Glenn Close. Elle seule apparaît raisonnable, en position d'aider à sauver le monde.

Cette image pondérée a souvent été la base de ses rôles. La jeune Natalie a mené des études brillantes et son intelligence transparaît dans toutes ses prestations, la qualifiant pour jouer dans
le Journal d'Anne Frank à Broadway à l'âge de seize ans, expérience marquante et fondatrice pour la comédienne, née en Israël.
Star Wars, Episode I la consacrait star internationale en 1999. Dans le rôle d'Amidala, reine de Naboo puis sénatrice qui tombe sous le charme du ténébreux Anakin Skywalker, elle est l'une des grandes figures de la nouvelle trilogie. Elle est surtout l'une des rares à lui apporter profondeur et émotion, accompagnant avec élégance la déchéance du futur Dark Vador. Ce dernier trouve en
Hayden Christensen un interprète honnête, mais dénué du charisme qui l'imposerait définitivement. Portman, dont les doutes et la peine vont crescendo au fur et à mesure que son compagnon bascule du côté obscur, incarne ce personnage avec une réelle intensité. On ressent son trouble, sa fragilité et cette tristesse qui aura finalement raison d'elle au terme de l'épisode III. Elle lui confère une réelle dimension tragique et un souffle dont les deux premiers épisodes manquent souvent, au milieu de la débauche d'effets et des moments pittoresques et énervants (Les gesticulations cartoonesques de Jar-Jar Binks et les répliques foireuses de C3PO). Si l'on peut avoir des réserves sur ce codicille à la trilogie originelle, Portman lui confère une belle fragilité. C'est également le cas d'
Ewan McGregor. Sa reprise du rôle Obiwan Kenobi (créé par
Alec Guiness) est d'une grande justesse et d'une belle humanité. A eux deux, ils suggèrent la menace et le profond désespoir qui va de pair avec le côté obscur de la force auquel se rallie peu à peu Anakin.

Un face à face attendrissant avec
Susan Sarandon marque également ces années là dans
Ma mère, moi et ma mère. Le postulat de départ est simple: la figure maternelle est irresponsable et sa fille doit la comprendre, d'une certaine manière, veiller sur elle. On retrouve encore la maturité que Portman porte en elle depuis
Léon. L'histoire est certes convenue mais l'alchimie et la justesse du duo principal parvient à la rendre touchante. Dans
Où le coeur nous mène, elle est une jeune fille enceinte et en fuite avec son petit ami. Mais l'indélicat l'abandonne dans un Wal-Mart où elle rencontre des gens qui se préoccupent d'elle. C'est un mélo calibré, plein de poncifs et de bons sentiments avec des rebondissements discutables (une tornade...) dont le seul intérêt est l'humanité touchante de ses rôles principaux :
Natalie Portman et
Ashley Judd.
La féminité de
Natalie Portman s'affirme plus que jamais dans
Closer, entre adultes consentants de
Mike Nichols qui lui permet de franchir un pallier dans sa carrière. Dans ce marivaudage intense et grave, la jeune actrice est irrésistible, d'une sensualité évidente. Elle affiche au début un côté légèrement déjanté que l'on retrouvera périodiquement (dans
Garden State et
My Blueberry nights). Sa fantaisie est empreinte de naïveté, presque d'innocence. Cela rend plus intenses encore les rapports et les trahisons qui sont au coeur du film. Elle est d'ailleurs avec
Clive Owen, un personnage droit et franc. Elle aime
Jude Law. Il aime
Julia Roberts. La mémorable scène dans le club de Strip tease où elle fait face à la rudesse vengeresse de Clive Owen, est certes torride, mais elle est surtout pleine de la frustration de ces deux délaissés. Le trouble vient donc de leurs conjoints qui se sont épris l'un de l'autre. Ils vivent tous deux la même humiliation : celle d'être trompés. La violence de Clive Owen et la douceur blessée de la belle Natalie se ressemblent finalement beaucoup. Ce jeu de contrastes et de correspondances fait tout le raffinement et la grâce du film.

Portman pouvait enfin sortir de ses rôles adolescents. Elle composerait (toujours aux côtés de
Jude Law) l'un des personnages les plus intéressants de
Retour à Cold Mountain. Elle y est l'un des seconds rôles qui donnent un peu d'âme au film et le sort des clichés romanesques (
Philip Seymour Hoffman en prêtre débauché et constipé en est un autre). Elle y est une jeune femme fragile et seule avec son bébé malade, terrorisée dans la tourmente de la guerre de Sécession. Une nuit,
Jude Law le déserteur, trouve refuge auprès d'elle. On ressent toute sa peur, la maladie qui frappe son enfant, les dangers qui peuvent s'abattre sur elle à tout moment. Elle s'accroche à cet homme pour se rassurer, dormir auprès de lui pour profiter d'une présence apaisante, d'un répit. Cette femme à bout, livrée à la sauvagerie d'un monde en guerre, est d'une authenticité frappante. Elle apparaît assez peu à l'écran et on se souvient d'elle, parce que son portrait est âpre, déchirant.
C'est cette même faculté à rentrer dans la blessure et l'intimité d'une femme qui ferait d'elle l'une des héroïnes du
Free Zone d'
Amos Gitai. Le film s'ouvre sur un long plan séquence où elle pleure à l'arrière d'une voiture. Elle est en quête d'elle même, d'un endroit où elle pourrait se constituer, s'installer. Elle croyait le trouver en Israël mais elle quitte ce pays pour atteindre la zone libre, en chemin elle rencontre des femmes qui lui permette de s'épanouir, de rire et de sécher ces larmes irrépressibles qui inondaient son visage. Ces contrées marquées par une guerre permanente sont filmées d'une manière documentaire. Gitai donne à ressentir d'une manière extrêmement proche le voyage de ces trois femmes, leur rencontre, leur profonde humanité dans un conflit israelo-palestinien devenu inextricable. On cherche un endroit où religions, frontières et nationalités pourraient coexister sans cette ambiance oppressante et absurde (ressentie au passage de la frontière jordanienne). Une zone où l'humain reprendrait ses droits. Le film est exigeant, de forme brute, s'étend en longueur parfois. Mais la vulnérabilité de Portman et surtout la force bienveillante d'Hanna Laslo (prix d'interprétation à Cannes), demeurent des lueurs d'espoir et de légèreté au milieu de la violence.

L'une des plus belles réussites de
Natalie Portman est sa participation à l'atypique -et très beau-
Garden State de
Zach Braff. Le mal de vivre d'un trentenaire y apparaissait par touches presque impressionnistes. Le jeune Andrew, acteur de son état, est de retour au bercail, après la mort de sa mère. Sa manière de percevoir la réalité est décalée en permanence. Ses anciens amis sont désoeuvrés. Le monde de
Zach Braff est absurde, dominé par la crise existentielle que traverse son héros et son point de vue ironique. Il tente de renouer avec le monde, de s'y rattacher, en arrêtant les traitements auquel son père, psychanalyste glacé (admirable Ian Holm), le soumet depuis l'enfance. Celle qui va être le symbole de sa réconciliation avec l'existence, c'est
Natalie Portman. Elle est une fille étrange et fantaisiste, mythomane. Elle cache sa faiblesse (des crises d'épilepsie) sous un amas de mensonges et une excentricité constante. L'actrice confère à sa composition une légèreté touchante, une sensibilité à fleur de peau. Elle comprend le malaise que ressent ce héros totalement renfermé et complexé.
Elle a souvent évoqué le caractère à part de
Garden State dans son parcours: pour la première fois, elle tournait avec des gens de sa génération, évoquait des sujets auxquels elle s'identifiait profondément. Le film est plein de ce mal des passions si délicat à mettre en scène. Seule Sofia Coppola a évoqué des êtres un peu paumés avec autant d'élégance et de justesse.

On la retrouve dans le rôle d'une joueuse invétérée au sein de l'escapade américaine de
Wong Kar-Waï,
My Blueberry nights. Elle croise un moment la route de la belle
Norah Jones, qu'elle entraîne jusqu'à Las Vegas. Son personnage connaît une période noire et cherche à se refaire. Elle a un abord encore une fois enjoué. Portman, blonde pour l'occasion, semble d'un optimisme inébranlable mais la présence de la douce Norah va la contraindre à affronter son passé, qu'elle passe son temps à fuir. Elle est entraînée contre son gré au chevet de son père qui agonise dans un hôpital de la ville du vice. Sous la bravade et l'insouciance, comme dans
Garden state, il y a la blessure et la fragilité fondamentale. Il s'agit là d'une belle rencontre, un portrait tourmenté comme d'autres personnages croisés dans cette étrange fuite (
Rachel Weisz et
David Strathairn interprètent également un beau couple brisé).
Portman apportera sa fantaisie et son allégresse au délirant magasin tenu par
Dustin Hoffman dans
le Merveilleux magasin de monsieur Magorium. Récemment, elle fut le bel atout de
V pour Vendetta, adaptation inégale de l'oeuvre d'Alan Moore. Les scènes où la fragile Evey est la captive de V sont extrêmement réussies. Le personnage veut s'opposer au régime qui oppresse l'Angleterre mais il lui faudra traverser bien des épreuves pour embrasser la radicalité du vengeur masqué. Et c'est en cela que le film est fidèle au roman graphique original, car c'est cette évolution d'Evey qui le structure (davantage que les scènes d'action beaucoup plus convenues). La portée idéologique, c'est elle qui l'incarne. Son crâne rasé devient le symbole de sa métamorphose. Elle est violemment questionnée et trouve le salut (et triomphe de sa peur) dans le récit d'un autre destin tragique (et assez bouleversant). Le visage de l'actrice se durcit. Cette transition est belle à voir, l'interprétation de Portman est intense, cathartique, on épouse totalement son ressenti. Son point de vue devient le coeur de la narration du film. Elle est celle qui découvre V, elle est celle qui raconte son histoire.

C'est pour la beauté de ses réactions premières, cette façon d'en imprégner son visage avec une grande simplicité que
Natalie Portman se distingue. Elle est en prise directe avec son personnage, elle n'a pas besoin de tics pour le faire ressentir. Elle rend sensibles ses motivations profondes.
Les Fantômes de Goya de
Milos Forman constitue une grande déception car il n'a pas profité de ce raffinement. Le jeu de Portman est expressif et juste depuis toujours. Elle n'a pas besoin de prothèses et d'outrances fardées pour l'accentuer. Or elle passe la dernière partie du film la bouche tordue, totalement défigurée par des années de maltraitance et d'emprisonnement. Et ce maquillage crasseux paraît exagéré. Car la comédienne est capable de suggérer la ruine morale et physique de son personnage avec davantage de force sans cela. C'est cette expressivité puissante, presque naïve, qui impressionnait dans
Closer et
Garden State. L'engloutir sous un maquillage qui la masque ressemble à du gâchis.
Deux soeurs pour un roi est un film certes très académique mais assez réussi. Il réunit
Natalie Portman et
Scarlett Johansson. L'histoire est passionnante: les deux soeurs Boleyn se disputent les faveurs d'Henry VIII (
Eric Bana, imposant et sanguin). Portman tente d'intriguer pour avoir l'avantage, lorsque le roi a engrossé sa soeur. Grâce à sa ruse, elle éveille chez lui une passion dévorante qu'elle s'emploie à ne pas satisfaire pour arriver à ses fins. Fou de désir, il rompt avec l'église catholique pour pouvoir enfin épouser la belle et la posséder enfin. Dévorée par l'ambition et le désir de vengeance, Portman est industrieuse et intrigante. Elle s'oppose totalement à l'innocence vertueuse de sa soeur. Johansson incarne avec sensibilité ce personnage pur et droit (un peu à l'image de la pudeur virginale qui la caractérisait dans
La Jeune Fille à la perle). Portman paiera sa soif de pouvoir au prix fort et la rancoeur du roi sera aussi violente et impitoyable que son désir. Elle sera brisée pour ne pas lui avoir donné d'héritier mâle. Le film tient par l'interprétation du trio principal, dans la peau de personnages très marqués (la pureté, l'ambition, le désir) et portraiturés d'une manière efficace. L'oeuvre est attendue, mais l'épisode est assez envoûtant, plein de passion et de fureur. Cela permet de passer un agréable moment au milieu de ces tourments shakespeariens.

Cependant, il est clair que le talent de
Natalie Portman trouve davantage la place de s'exprimer dans des films plus indépendants et moins calibrés, comme
Garden state ou
Closer. Elle a de beaux choix inattendus, sensibles et audacieux. Les plus grosses productions profitent de sa présence et en usent opportunément. Mais
My Blueberry Nights ou
Free Zone permettent la découverte d'une grande et belle expressivité. L'actrice est intense. Elle dévoile sa sensibilité avec une belle générosité dans ses rôles. Elle veut explorer de grandes histoires également, notamment celle de ses origines, comme sa première réalisation
A Tale of love and darkness (qui se déroule pendant la création de l'état d'Israel) en témoignera encore. Elle retrouvera également
Zach Braff dans
New York, I love you.
Par ses choix divers et cosmopolites (notamment dans
Paris Je t'aime), elle donne le sentiment de se renouveler sans cesse, de s'ouvrir sur le monde. Cela la conduit naturellement à se joindre au jury du 61ème festival de Cannes. Une cohérence se dessine dans sa filmographie: Elle est une artiste qui mène sa carrière avec intelligence et discernement, ayant trouvé sa place, consciente de ce qu'elle peut apporter aux oeuvres auxquelles elle se consacre.
RESULTATS AVEC UN TITRE APPROCHANT