Les Hobbits attendent Gandalf au village de Bree, dans l'auberge du Poney fringuant. Dans un coin sombre, un rôdeur les oberve, le regard éclairé un moment par le foyer de sa pipe.Lorsque l'anneau retombe sur le doigt de Frodon, il va prêter secours aux voyageurs et dévoile son visage pour la première fois. Ainsi apparaissait Aragorn dans
Le Seigneur des anneaux: La Communauté de l'anneau de
Peter Jackson, premier volet de sa trilogie fondamentale adaptée de l'oeuvre de Tolkien, sous les nobles traits de
Viggo Mortensen. L'acteur était de ceux que l'on connaissait, que l'on avait aperçu dans des seconds rôles, dans des films importants (
l'Impasse de
Brian de Palma,
The Indian Runner de
Sean Penn) ou pas (
A armes égales, Massacre à la tronçonneuse 3). Il était un visage familier que l'on peinait jusque là à identifier, comme une vague connaissance. Avec ce rôle, il s'imposait comme une icône du cinéma contemporain, emblématique d'une oeuvre audacieuse, ambitieuse, inédite, à la hauteur d'un personnage immense.

Mortensen, on pourrait le croire, connaît une reconnaissance tardive. Il a près de 50 ans et est devenu une star voici seulement quelques années. Cependant, l'homme est atypique comme sa carrière. Photographe émérite et poète reconnu, il rappelle un peu quelqu'un comme Sam Shepard (grand écrivain et dramaturge). Il est plus qu'un simple comédien, sa carrière n'est pas sa raison de vivre et il est dans une quête artistique totale. Ainsi on ne peut le juger uniquement à l'aune finalement réductrice de sa filmographie. Car ce qu'il apporte à Aragorn ou à Cronenberg, c'est sa sensibilité profonde, cette compréhension intime, cette façon de se mettre totalement au service de l'oeuvre à laquelle il participe. On découvre d'ailleurs dans ce que l'on peut voir des tournages que l'homme est disponible, calme et qu'il est véritablement une force positive dans l'oeuvre en train de se faire, sans que son ego se mette en travers.
Il a donc mis du temps à être au bon endroit et au bon moment, malgré au moins deux fulgurances.
The Indian runner de
Sean Penn fut la première. Comme tous les films du grand cinéaste, l'oeuvre est en dehors des sentiers battus, inattendue et marquante, on la garde avec soi pendant un moment, cela agit sur vous comme quelque chose que vous ne comprenez pas tout de suite, ça s'inscrit en vous comme une obsession. Il filme des héros tourmentés, en miettes et en rupture avec la société. Deux acteurs incarnent ça avec force et fièvre dans son univers:
Jack Nicholson et
Viggo Mortensen. Dans
The Indian runner, il incarne un homme brisé par le Vietnam, qui ne parvient pas à réintégrer la société. On assiste à sa fuite sans issue, à sa détresse incontrôlable qui retombe sans cesse sur les épaules de son frère. Le personnage est bouleversant car il vibre d'une vérité presque dérangeante. Car il ressemble à ces gens condamnés, paumés, que nous avons tous croisés sans avoir su quoi faire ou quoi dire pour les retenir, les empêcher de courir à leur ruine. Il ne s'agit pas de malédiction, de pose christique, de quelqu'un qui souffrirait pour les péchés des autres mais plus d'un mal-être si profond qu'il est devenu irréversible, incurable. Ne reste que la fuite et l'impasse, inexorable issue, qui, même si elle est prévisible, n'en demeure pas moins déchirante. Mortensen fait exister ce personnage, évoque ces hommes égarés, éveille les souvenirs de ces âmes perdues avec une force intense, impressionnante d'authenticité. Il personnifie la détresse d'un être traqué par ses démons, désemparé. Peut-être que son nom ne s'est pas imposé avec ce film, mais son personnage reste, indélébile, vibrant de toute sa fureur désespérée. Un très grand rôle dans un très grand film.

Il incarne un beau second rôle dans le chef d'oeuvre de
Brian de Palma L'Impasse (partageant une nouvelle fois l'affiche avec
Sean Penn, mais en tant qu'acteur cette fois). Ce film, avant d'être un film de Gangster, avant d'être presque le prolongement négatif de
Scarface, est une oeuvre majeure sur la rédemption. Chacun en est une représentation. Pacino est le repentant.
Sean Penn est le corrompu. Mortensen, dans un rôle plus secondaire s'inscrit parfaitement dans cette thématique: il est le pitoyable, rongé physiquement par sa disgrâce. Il est un repris de justice autrefois magnifique et charismatique qui accepte sans gloire et alors qu'il est en fauteuil roulant de porter un mouchard pour faire plonger de nouveau Carlito Brigante et bénéficier d'une remise de peine. Mortensen dépeint sans aucune complaisance ce raté pathétique, qui n'a même plus assez de fierté pour être vil et qui n'est plus qu'un geignard qui pleurniche sur sa splendeur passée. Encore un rôle dur, ingrat et assez peu fait pour s'imposer, mais qu'il sert avec une belle conviction. Il ne cherche d'ailleurs jamais l'empathie et le clin d'oeil, on le sent au coeur du personnage, au plus près de ce qu'il ressent, adoptant sa voix, ses poses, ses gestes.
Au cours des années 90, il ne rencontre pas de films qui mettent son talent en valeur, exploitant seulement sa belle gueule et sa présence physique mais sans rendre hommage à son intégrité. Parfois cependant, un moment de grâce, comme dans ce petit film sympathique,
Le choix d'une vie, où il incarne un hippie qui va faire connaître à une belle ménagère (Diane Lane) la beauté d'un amour libre en marge du festival de Woodstock. Il apparaît également dans l'exercice de style
Psycho de
Gus Van Sant. Mais encore une fois, même si à chaque fois il sert honnêtement son rôle, il n'a pas l'occasion de se déployer.

Au début des années 2000,
Peter Jackson allait réaliser son fantasme ultime de cinéaste: réaliser une trilogie adaptée du chef d'œuvre
Le Seigneur des anneaux de J.R.R Tolkien. D'abord rejeté par tous les studios hollywoodiens (avec le discernement qu'on leur connaît), refroidis par l'énormité mégalomaniaque du projet, il trouve enfin des gens assez fous pour le suivre chez New Line. Lui qui avait dû en rabattre et se résoudre à ne faire qu'un film, voilà qu'il avait le droit, le bougre, d'en tourner trois, mais en même temps. Un projet totalement fou se dessinait alors, on se disait pourtant avec une incrédulité fébrile que cette fois, ça allait enfin pouvoir se faire. Il lui fallait son Aragorn, figure emblématique du roman. Ce fut finalement
Viggo Mortensen approché au dernier moment alors qu'un autre acteur était envisagé. Viggo fut convaincu par son fils d'accepter le rôle, lui-même n'étant à ce moment de l'histoire que très peu familiarisé aux us et coutumes de la terre du milieu. C'est pourtant avec une implication impressionnante qu'il préparera son rôle, allant jusqu'à se balader dans la rue ou au restaurant avec son épée pour ressentir le personnage. Il l'incarne très physiquement, réalisant lui même ses combats et ses cascades, faisant d'ailleurs dire à son réalisateur qu'il a une présence héroïque à la Douglas Fairbanks. Il ne ménage pas ses efforts, se fera quelques blessures de guerres pendant le tournage pour demeurer au plus près de son personnage, combattant magnifique s'il en est. Il fait partie de ces rares gens assez biens pour que ça se sache, s'entendant avec chaque membre de l'équipe, toujours disponible, toujours chaleureux et tenant par exemple une sorte de journal photographique de tournage qui finira d'ailleurs publié tant le regard du comédien est généreux et particulier. Bref, quand une star est unanimement appréciée du réalisateur, des techniciens, qu'il n'hésite pas même parfois à mettre la main à la pâte, on se dit qu'on n'est pas devant l'un de ces enfants gâtés et capricieux mais en face d'un mec bien, comme on ne cesse de le voir dans ces merveilleux making-of qui font la noblesse des belles versions longues de la trilogie en DVD.

Mais il y a davantage qu'une performance physique pour le rôle d'Aragorn, fils d'Arathorn, une dimension spirituelle, le dernier rejeton d'une lignée de rois brisée et marquée par l'emprise de l'anneau à laquelle son ancêtre Isildur était soumis. Et Aragorn fuit son ascendance, l'a quasiment reniée, trouvant refuge auprès des elfes et dans l'amour de la belle Arwen (
Liv Tyler). La trilogie est l'histoire de son identité qui se réaffirme, de ce sang royal qu'il doit assumer d'abord par nécessité, pour sauver le monde de la menace de Sauron, Car Aragorn est tourmenté, rejette ce pouvoir légitime qui est le sien, l'abandonne. Les trois moments de l'histoire nous racontent aussi (et peut-être d'abord) l'histoire de sa reconquête, un homme qui abandonne sa cachette, sa fausse identité de Grands-pas le rôdeur et finit par embrasser son destin, pour que grâce à lui, il y ait un Retour du roi. Mais il est pétri de doutes, dans la crainte permanente de la malédiction qui pèse sur ceux de son sang, dans la crainte de perdre ses amis, son amour. C'est un homme qui croit tout perdre en permanence et qui se souvient de celui qu'il doit être à contrecoeur, sous la menace universelle. Il est acculé à devenir roi quand tout ce qu'il aime est dans une situation désespérée, quand il croit avoir tout perdu. Ce qui est toute l'ambiguïté de ce personnage qui trouve dans le visage de Mortensen toute la noblesse et les tourments qu'il exigeait, celui de quelqu'un qui a déjà un peu vécu et qui dégage une certaine profondeur, une certaine expérience. On ne parvient plus à l'imaginer sous une autre apparence.
On le retrouve ensuite après ce grand moment dans
Hidalgo, bon moment de divertissement avec un souffle d'aventure épique à l'ancienne, dans sa lignée « Fairbanks », puisqu'il incarne un cavalier émérite sur un beau cheval mustang, engagé dans une course à travers le désert. Le rôle exige de l'acteur un investissement physique comme il les aime, on imagine qu'il ne s'est pas fait prier.

Mais c'est véritablement lors de sa rencontre avec
David Cronenberg que Viggo révèle toute la finesse de son jeu, et répond à tous ceux qui se demandaient s'il allait un jour pouvoir se démarquer de la figure imposante d'Aragorn, s'il n'allait pas être de ces acteurs assimilés un peu tristement à un seul rôle, de ceux que le quidam apostrophe dans la rue à l'automne de leur vie en s'exclamant d'une voix tonitruante: « Regarde, c'est Aragorn! ». Mais c'était bien mal connaître l'acteur et les beaux rôles tourmentés qu'il avait pu endosser avant
le Seigneur des anneaux.
David Cronenberg allait mettre les choses au point avec le très beau
A History of violence. La complicité entre l'acteur et le metteur en scène est indéniable. Il épouse l'étrangeté de son univers comme rarement un comédien l'a fait avant, participant du même coup à l'évolution subtile de son style. Tom Stall tient un restaurant et est un père de famille heureux et sans histoires. Seulement un jour, victime d'un hold-up il abat d'une main trop sûre les bandits qui le menacent. Cela attire l'attention de truands en quête d'un tueur disparu. Ils croient que c'est lui. Sa vie s'en trouve bouleversée. Viggo Mortensen maintient l'équilibre et le doute pendant le plus longtemps possible. Est-il cet homme pour qui on le prend? Ce tueur cruel et de sang froid? Personne n'arrive à y croire parce qu'il dégage une telle innocence, une telle banalité même, dans son bonheur familial standard et harmonieux comme le symbole même de l'american way of life (bon travailleur, honnête citoyen, bon mari, bon père) que l'extraordinaire semble totalement exclu de sa vie. Alors quand ce monsieur tout-le-monde est harcelé par des gangsters, cela paraît quelque peu incongru. Seulement devant son habileté à tuer des gens, la violence insoupçonnable et explosive dont il peut faire preuve, on s'aperçoit que quelque chose ne tourne pas rond dans ce beau tableau.

Il y a d'abord le visage de Mortensen, ouvert et bienveillant qui d'un coup se ferme, devient autre. Ce visage c'est son histoire, c'est véritablement sur lui que se fonde le film. On le comprend d'abord, on considère qu'on le connaît. Puis il s'obscurcit, il devient renfermé, imprévisible, les codes et les carcans se cassent, les normes de la société et les apparences également. Le rôle vous entraîne sur une fausse piste perpétuelle jusqu'à la toute fin. Et Tom Stall demeure un mystère. Avec un art consommé de la manipulation et de la suggestion, Cronenberg et Mortensen bouleversent la perception et le jugement dans l'un des films les plus fascinants de ces dernières années puisqu'il questionne l'apparence en montrant l'évidence, le premier degré, puis en le brouillant totalement dans une confusion que le cinéma ne parvient à mener que trop rarement avec autant de maîtrise. Il fallait pour cela un acteur d'expérience et un grand metteur en scène. Le résultat est assez vertigineux.
Viggo Mortensen fait preuve de son implication habituelle pour sa seconde collaboration avec le grand Cronenberg pour
les Promesses de l'ombre, visitant les lieux où son personnage évolue en Russie, se familiarisant avec la culture du pays, tenant à comprendre la signification des tatouages qui racontent l'histoire du héros.
Naomi Watts est cette fois le témoin de son immersion totale dans le rôle, de sa prévenance permanente également pour tous ceux qui travaillent avec lui. On se dit que voilà un homme attachant, intègre et sérieux, respectueux de son art et totalement dévoué à ce qu'il fait, loin du tintamarre, des rumeurs people, tout entier consacré à accomplir de belles choses et à réussir sa vie d'artiste avec une belle humilité, une belle constance et une belle cohérence.