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LE COIN DU CINEPHILE : CROIX DE FER

La "croix de fer" qui donne son titre au film de Sam Peckinpah (Cross of Iron, 1977) est une croix (renvoi évident au Christ et aux deux religions historiquement dominantes en Allemagne : le catholicisme et le protestantisme) en fer (le fer dont on fait les armes et les munitions, symbole de la guerre).

D'abord la "croix". Si l'on recherche l'étymologie du mot "croix", on constate que la croix est d'abord un instrument de supplice infligé aux esclaves fugitifs (cf. : Spartacus) de l'Imperium. Elle devient ensuite, puisqu'on le lui a infligé aussi, l'un des symboles du Christ, puis de la foi chrétienne et du christianisme. La croix est "l'étendard" des croisés du moyen-âge. "Prendre la croix" signifie "s'engager dans une croisade". Par la suite et tout naturellement, la croix devient un bijoux et finalement une décoration civile. "Faire une croix sur..." signifie "faire son deuil de...", "mettre un terme à ...", et "porter sa croix" signifie "souffrir - tout comme le Christ - et ainsi, atteindre la rédemption et le salut par la souffrance" - cette dernière expression est directement liée au Christianisme, et, particulièrement, au catholicisme.


Ensuite le "fer". L'Ordre de la Croix-de-Fer fut institué en 1813 par Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse vaincu par Napoléon à Iéna en octobre 1806 et qui vit ses terres "démembrées" par le traité de Tilsit. Il y a trois catégories de "Croix-de-fer" : une pour récompenser les faits d'armes prouvant la valeur militaire et deux pour récompenser des mérites "civils". Seule la première (ruban noir à bande blanche sur chaque bord) est ici expressément concernée. Je crois que l'interprétation de mon confrère Denis Brusseaux (voir le test sur Dvdrama) concernant le rapport (de nature dialectique)à la décoration militaire est intéressante, stimulante et qu'elle éclaire bien sûr le film. Il a d'autre part tout à fait raison d'écrire que le film est non-univoque et "à géométrie variable". Il a aussi très bien noté le renversement d'optique ironique introduit par le générique final par comparaison avec le générique d'ouverture. Je voudrais ajouter que Sam Peckinpah et ses trois scénaristes (qui ont adapté un roman) ont eu conscience de l'ensemble des connotations que j'ai recueillies et qui se réunissaient dans le nom de cette décoration, produisant le titre du film.


Celui-ci peut en effet être interprété comme :
1) - une réflexion historique sur l'idée moderne de l'état.
Le philosophe de "l'Aufklarung" Immanuel Kant ("Kant était, si je ne m'abuse, fils de sellier..." dit Steiner à Stranski) et Carl von Clausewitz le penseur de la guerre comme acte essentiel de l'état ("la guerre est la continuation de la politique... par d'autres moyens" - Steiner et un de ses hommes se citent cette pensée de Clausewitz, pour s'en moquer d'une façon désabusée et aussi sur le ton d'un constat - hésitation...) - sont tous deux cités contradictoirement dans le dialogue. Ce n'est évidemment pas un hasard. Si on connaît l'opposition morale et politique entre Kant et le plus grand des post-kantiens, Hegel, alors le film est une "critique de la raison d'état" hégélienne dont l'un des aboutissements est le nazisme. Le film ayant été tourné 15 ans avant la fin de la "guerre froide", le communisme stalinien encore en vigueur (même si un peu modéré) en U.R.S.S en 1976 est clairement identifié au nazisme. L'armée allemande est soigneusement distinguée des S.S. et du parti nazi. Le personnage de Steiner la réhabilite par son humanisme et son goût de la liberté. Celui de Stranski la réhabilita parce qu'il méprise l'état moderne (dont le nazisme est un accomplissement technique) et croit en des valeurs antérieures à sa création par la Révolution Française, puisque ce sont des valeurs aristocratiques féodales. La dialectique historique serait provoquée par l'opposition des deux hommes, l'un qui porte une croix qui n'a pour lui aucune valeur (Steiner rejette aussi bien l'aristocratie que la logique étatique du nazisme et sa discipline "de fer") et l'autre qui veut la mériter mais n'en est pas capable. Mais tous deux sont "en marge" du nazisme et ils le savent. Cette marginalité est précisément le seul point qui les réunisse quand tout le reste les oppose.

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