

Ça n'a échappé à personne : Election a été présenté cette année au dernier festival de Cannes en compétition officielle. Le film, sans doute trop amoral et violent, a suscité la glaciation émotionnelle dans la grande salle du palais et disons-le clairement dans un jury sensiblement peu enclin aux fictions teintées d'absurde et viscéralement subversives. Pourtant, il ne mérite pas un tel opprobre. En voulant causer des triades sur un ton réaliste, To n'a pas envie de céder aux lois du prosaïsme âpre et préfère se souvenir que l'absurdité drolatique est parfois la meilleure amie du réalisme glauque (un mafieux tabasse un homme avant de se rendre compte qu'il appartient au même clan que lui - celui-ci se relève sans la moindre égratignure). Résultat : Election reflète ces intermittences dans une sarabande hoquetante et enivrante ; un film de genre qui se soucie autant de son atmosphère torve que de ses personnages corrompus jusqu'à l'os.
Soyons honnêtes : cette plongée dans les arcanes des Triades Hong Kongaises n'évite pas toujours les afféteries formelles ni les coquilles esthétisantes. De la même façon qu'on peut parfois se perdre dans le dédale des personnages et des rivalités (qui est contre qui et pourquoi ?). Mais To semble avoir très bien compris que dans ce genre de situations, il est presque préférable de pêcher par excès que par défaut. Construit de manière éparpillée et paradoxalement maîtrisée (on finit par arriver au même point, peu importe la façon dont on prend le film), le résultat revêt une complexité inattendue et possède une cadence adéquate qui permet au film d'éviter les baisses de régime trop plombantes.

A la lisière du documentaire, le film tourne autour d'un seul sujet : la rivalité, provoquée par l'élection d'un nouveau délégué au sein d'une triade. La caméra de To scrute les visages faussement impassibles, les soubassements secrets, ferments de la jalousie latente, les trahisons pléthoriques et de micro-intrigues périphériques qui viennent générer de sacrées interférences. Parallèlement, le cinéaste distille un suspense coriace avec un enjeu dramatique solide (quête d'un sceptre ancestral volé, garant de l'autorité dudit nouveau délégué) qui permet quelques rebondissements surprenants dont le plus gonflé reste sans conteste la scène finale, la plus ardue parce que la plus choquante, d'une grande violence physique et morale, qui marque le retour littéral à la bestialité. Dans ses meilleurs moments, le résultat évoque le Scorsese des Affranchis (Big D., le caïd atrabilaire et ingérable est un personnage foncièrement Scorsesien).
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