

Il faut parfois revenir aux sources pour comprendre les causes d'un phénomène. Et le phénomène, c'est Saw, tourné en 16 jours avec trois bouts de ficelles. Qui dit mieux ? Personne, à l'origine, n'aurait misé un kopeck sur le projet d'un jeune inconnu d'alors 27 ans (James Wan), surtout avec un casting aussi anonyme. Mais son carton au box-office US (18,3 millions de dollars sur 2315 écrans à la fin de semaine d'Halloween) et son bouche-à-oreille plus qu'excellent ont littéralement changé la donne. L'an passé, le premier Saw avait décroché la première place au box-office le jour même de l'Halloween. Les revenus cumulés de vendredi, de samedi et de dimanche du week-end d'Halloween avaient simplement dépassé les prévisions des experts de l'industrie. Sortie pile poil un an plus tard, Saw 2 a emprunté les mêmes glorieux sentiers puisqu'il a battu à plates coutures Banderas et son Zorro. Les petits films malins valent parfois mieux que les grands divertissements calibrés.
Rappel des jolis faits : deux hommes se réveillent enchaînés au mur d'une salle de bains. Ils ignorent où ils sont et ne se connaissent pas. Ils savent juste que l'un doit absolument tuer l'autre, auquel cas dans moins de huit heures ils seront exécutés tous les deux. Mais qui se cache derrière cette machination ? Peut-être un tueur (ou peut-être pas). Pendant ce temps, deux flics mènent l'enquête et ne seront pas au bout de leurs surprises... On le sait, Saw incarnait en soi le summum du plaisir coupable. Outre le fait qu'il possédait un coup de théâtre final introuvable et pervers, ce thriller fou, diabolique et original constituait une expérience de cinéma jouissive : âpre, douloureuse, noire, nihiliste. Terriblement nihiliste. Sa grande particularité consistait à séduire à la fois les adeptes de divertissement pur et simple et les amateurs d'objets curieux lorgnant vers le fantastique cérébral. En apparence, l'architecture de Saw paraîssait basique mais en réalité, elle était d'une robustesse implacable et très novatrice : la première heure, angoissante au possible, servait à exposer les personnages et à faire évoluer les deux prisonniers qui ne se connaissaient pas et étaient amenés à collaborer pour s'en sortir. Petit à petit, sous la forme d'une structure en flash-backs trompeuse, Wan plongeait dans l'intimité des deux hommes et mettait en lumière des parcelles d'ombre qui nous informaient sur les prisonniers. Histoire de sérieusement brouiller les pistes et jouer avec les nerfs.

En profondeur, le film rigolait de ses invraisemblances, s'accomodait de son manque de moyens et ne cherchait qu'à balader le spectateur. Dans ses conditions, il faisait très peur parce qu'il jouait essentiellement sur des artifices connus mais exploités de façon très habile. Sommairement, Saw fonctionnait comme un dédale méandreux où tout le monde pouvait être un suspect potentiel. Au fil du script, co-écrit par Leigh Whannell (qui joue Adam dans le film), on découvrait effectivement que tous les personnages avaient une identité double ou morcelée. Cette attention portée à la psychologie des personnages (passant ainsi avant les deus ex machina au détriment même du rythme) était remarquable dans un cahier des charges de série B. D'où l'immense qualité de ce Saw qui parlait précisément de l'instinct de survie et de la chance d'être toujours en vie. Pareillement, certaines scènes gores allaient à l'encontre de la politique actuelle, où le consensus et l'aseptisation étaient rois, et donnaient à voir des images percutantes. Questions références, on pensait à l'univers sombre et glauque de David Fincher (Se7en pour le duo de flics et l'intelligence perverse du tueur ; et surtout The Game à des degrés divers). Mais également à l'excellent Out of order de Carl Schenkel, par extension à Cube (les personnages isolés du monde, prisonniers d'un lieu clos) et fatalement au Silence des agneaux (pour l'univers du tueur méticuleusement décrit). Mais ce maelström de références ne saurait cacher l'ironie et l'originalité d'un film carrément imparfait mais carrément génial qui avait tout compris à la notion de suspense. Alors, quid du Saw 2 ? Réussite éclatante ou resucée pataude ?
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