
CINE : LES MOTS RETROUVES

LES MOTS RETROUVES
The Bee seasons
Réalisé par David Siegel et Scott McGehee
Avec : Juliette Binoche, Richard Gere, Flora Cross
Durée : 1h45
Sortie : 1er février 2006
Eliza Naumann, 9 ans, vient d'une famille bourgeoise instable. Son père Saul, un professeur d'université, lui préfère son frère, et sa mère Miriam, une scientifique, est absorbée par sa carrière. Lorsqu'elle s'inscrit à un tournoi d'orthographe, sa famille est persuadée de son échec mais, à leur grande surprise, elle gagne. Son nouveau talent lui ouvre des portes, et les sollicitations se font de plus en plus nombreuses.
Des mots pour parler des maux
A l'origine du duo Siegel-McGee: Suture, petite bombe filmique qui à travers l'histoire de deux hommes qui changent d'identité, retourne comme une crêpe les conventions narratives en prenant des détours obscurs alors que le propos est d'une simplicité déconcertante (le spectateur est invité à se poser une foultitude de questions alors que la résolution est claire comme l'eau de roche). Sept ans plus tard : Bleu Profond, relecture hautement personnelle des Désemparés de Max Ophüls, qui sous un canevas de polar (chantage terrible), révélait la bouleversante histoire d'amour impossible entre un maître chanteur et une mère de famille désemparée, où les sentiments naissaient au-delà de la vraisemblance, où les bouches se frôlaient sans nécessairement s'embrasser. Art de l'ellipse, faculté à enregistrer les détails les plus poignants, à instiller le trouble ou alors à plonger dans les eaux troubles. Après deux essais plus que convaincants, Bee Seasons vient assombrir le beau tableau de congratulations cire pompes.

En effet, Les Mots retrouvés, adaptation cinématographique du roman La Saison du concours de Myla Goldberg, fait peur avec son cortège d'individus fièrement ancrés dans les normes sociales et le bonheur familial le plus artificiel. Puis, par la grâce de la mise en scène, par l'atmosphère ouatée, par l'attention portée aux regards vides de personnages fâchés avec l'existence, les cinéastes décortiquent les zones d'ombre, furètent rapidement ailleurs et auscultent la litanie des jours qui passent sans désir. Le cinéaste filme les atermoiements de ses personnages qui n'ont plus la force de ressembler à leur image publique et les multiples embûches de son cheminement existentiel. Point barre.

Le film ne parle que de quête, qu'elle soit mystique ou métaphysique, et de personnages à la recherche d'une idée de perfection qui peut se lire soit dans les chiffres, soit dans l'élévation spirituelle. En réalité, les membres de famille isolés pètent progressivement tous les plombs de leur vie trop rangée. Certains partis pris sont audacieux parce qu'ils adoptent la cérébralité du propos. La mise en image est au diapason. L'idée de représenter de manière littérale le monde intérieur de la surdouée (Flora Cross) est casse-gueule d'autant qu'elle s'abîme parfois dans la naïveté. Juliette Binoche confirme depuis quelques temps son envie de jouer sous la direction de cinéastes très intéressants (Haneke, Ferrara...) et Richard Gere joue les paternels obsessionnels avec la grâce d'un hippopotame. Mais, sous l'apparente singularité du style, il s'agit d'un véritable mélodrame froid dont les pointes d'innocuité sont masquées par quelques vérités cruelles. Il en résulte un drôle de film bancal, pourvu d'un charme mystérieux, qui se fourvoie dans des écueils sévères. Le film, lentement mais sûrement, se délite. Il installe un dispositif narratif apparemment confortable pour, insidieusement, le mettre à mal. Ça aurait pu être viscéral, c'est juste artificiel.
Romain Le Vern




































