LE COIN DU CINEPHILE : DEFIANCE OF GOOD
"Ce classique de l'âge d'or du cinéma porno fait partie de ces trop rares films de Q qui savent être bandants tout en racontant une histoire ayant un minimum de sens."
Il ne faut pas se fier aux apparences. Alors que dans d'autres mains le projet n'aurait été qu'un prétexte pour multiplier les galipettes, Weston n'a clairement pas envie de répondre aux sempiternelles lois du genre même si, en surface, il y répond. En profondeur, c'est une autre histoire qui peut se voir comme un singulier mélange de critique sociale et de connotations fantastiques. Rares sont les films pornos qui tentent une approche purement cinématographique, ou du moins essayent de ne pas miser uniquement sur les scènes dites charnelles. Le synopsis de Defiance of Good (également connu sous le titre Defiance) annonce déjà la couleur et met en résonance le puritanisme et le libertinage. Suspectée par sa mère d'être une droguée (sa copine et elle sont surprises par sa mère en train de se shooter), Cathy (Jean Jennings) est placée dans un institut psychiatrique. Très vite, elle est confrontée à des individus pas nets et son calvaire ne fait que commencer. Elle est violée par d'autres patients avec la complicité d'un infirmier (Turk Turpin). En état de choc, elle est transférée dans une seconde institution dirigée par un médecin (Fred La Dernière Maison sur la Gauche Lincoln) qui est en fait un disciple du Marquis de Sade. Bienvenue en eaux troubles.
Peur. Peur légitime. A priori, avec un sujet pareil (une adolescente découvre les joies du sexe sous l'égide d'un docteur pervers), on pouvait légitimement craindre l'alignement de scènes de cul qui se succèdent aléatoirement sans la moindre logique scénaristique. On a évidemment tort. Defiance of Good n'est pas un énième porno impersonnel qui se soumet couardement aux lois de la facilité... En réalité, ce classique de l'âge d'or du cinéma porno fait partie de ces trop rares films de Q qui savent être bandants tout en racontant une histoire ayant un minimum de sens. Dans ce roughie de Armand Weston, cinéaste auquel on doit le méconnu The Taking of Christina (1975), l'intrigue colle à la psychologie dévastée de la pauvre Cathy, adolescente qui a envie de se rebeller contre l'autorité parentale. A la manière de The Devil in Miss Jones (Gerard Damiano, 1972), on assiste ici à l'incroyable performance d'une actrice (Jean Jennings, qui épousera un certain Joe "Maniac" Spinell, en 1977 avec lequel elle aura un enfant). L'actrice, n'ayons pas honte des mots, manie l'ambiguïté à souhait et parvient à être excitante et émouvante dans un même fragment de scène.
Lesdites scènes de sexe n'équivalent pas à de la boucherie clinique filmée en DV mais à des orgies démoniaques où le désir, si absent dans les productions actuelles, est roi ; où le sentiment de s'adonner aux plaisirs de la chair est palpable. Il y a ici une âme qu'on ne retrouve plus dans les productions actuelles qui de fait ne peuvent guère prétendre au prestige de l'art. Présentement, c'est de l'art parce que Defiance of Good est également un objet de cinéma très curieux qui, mine de rien, cache une thématique sur le joug familial, la perversité et l'épanouissement perso. L'atmosphère fantastique qui nimbe le film témoigne de la volonté du cinéaste à musarder dans d'autres registres. Ce n'est guère étonnant de savoir qu'il a réalisé un film d'horreur The Nesting dans les années 80 et qui sera son dernier opus.
Pour donner une idée, le récit commence comme Family Life de Ken Loach, bouleversante autopsie d'une adolescente en proie au mal-être ; puis, progressivement, ça lorgne vers The Journey of O (C.F. Kennedy, 1975) et Belle de Jour (Luis Buñuel, 1967) pour les pulsions enfouies d'une héroïne faussement innocente qui découvre l'avilissement, le masochisme et la dégradation comme plaisir suprême ; pour finalement basculer dans le fantastique le plus discret : la jeune Cathy, à la fois frêle et déterminée, finit dans un monde de ténèbres, fait de luxure et de douleur, une sorte d'enfer fantasmagorique dirigé par un démon fébrile qui initie ses jeunes convives à des jeux très pervers. Certains risquent de ne pas s'en remettre mais c'est tant mieux : l'effet que ce film bizarrement bricolé génère n'en est que plus intense. La pirouette finale, troublante, ajoute un charme supplémentaire à ce film au climat sulfureux. On a la délectable impression de s'éveiller d'un songe étrange et pénétrant. Question : existe-t-il des films pornos qui provoquent ce genre de sensation ? Unique.

LE COIN DU CINEPHILE
La semaine prochaine :
Romain Le Vern























