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LE COIN DU CINEPHILE : COME AND SEE : REQUIEM POUR UN MASSACRE

LE COIN DU CINEPHILE : COME AND SEE : REQUIEM POUR UN MASSACRE

Imaginez un mélange entre Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 79) et L'enfance d'Ivan (Andrei Tarkovski, 62) qui surpasse ces deux modèles imposants. Imaginez une représentation inédite de la folie des hommes dans un contexte barbare, perçue à hauteur d'enfant. Imaginez un long métrage russe tourné à la Steady Cam et inconnu au bataillon dont une simple vision suffit pour marquer à vie. Avec Requiem pour un massacre (Come and see), Elem Klimov a fait très fort. A tous les niveaux. Que ce soit dans la mise en scène ou la direction des acteurs, il a atteint des qualités d'épure uniques.


"Il y a un avant et un après Come and See. Avant, on a l'impression d'avoir déjà tout vu et tout dit sur le sujet. Après, on se dit qu'on aurait mieux fait de fermer sa gueule et qu'on a bien fermé sa gueule pendant la projo. Il faut attendre le générique de fin pour se dire qu'effectivement la réalité est un soulagement."

De ce bloc à feu et à sang de deux heures, on conserve des images. Des séquences entières qu'on regarde bouche bée en se demandant comment ils ont réussi à produire un tel impact. On n'est pas au cinéma, on est ailleurs. Parce qu'ici, tout suinte le vécu. Requiem pour un massacre va vous percuter de plein fouet. Il appartient à ces films à haut risque, en danger, dont chaque plan s'arrache des tripes sa livre de chair, en quête d'une autre manière de stigmatiser sa cible (ici, la guerre) et son dictateur (Hitler), sans enfoncer des portes ouvertes. Ceux qui ont déjà vu Le Mur (Yilmaz Guney, 83) savent à quel point les regards perdus d'enfants livrés à eux-mêmes peuvent hanter douloureusement. C'est peu dire qu'on ressent le même malaise, la même détresse et la même peur. S'il peut sembler trivial, le titre français illustre pourtant ce qui se déroule: un requiem au sens le plus noble (une célébration des morts ânonnée par une musique élégiaque) pour un massacre. Celui d'un village en Biélorussie pendant la Seconde Guerre mondiale. Le récit suit, soulève, s'accroche à un garçon habitant un village anonyme occupé par les troupes nazies qui décide de s'engager chez les partisans malgré le désaccord de sa mère. En fréquentant les résistants, il va croiser le regard d'une jeune paysanne aux yeux bleus. L'incarnation de l'ange et de l'innocence. Puis l'enfer. Une bombe explose et provoque la perte de raison.


A l'origine, le film devait s'intituler «Tuez Hitler!». Titre trop fort et susceptible d'être compris au premier degré. Pour Elem Klimov, le "tuez Hitler" signifiait tuer le monstre qui est en nous. Finalement, ce sera «Come and see», titre énigmatique trouvé huit ans après les premières ébauches du scénario, qui provient de l'Evangile. En feuilletant l'Apocalypse, les révélations de Saint Jean, le frère du cinéaste est tombé sur l'Agneau qui ouvre le premier sceau et la voix de tonnerre assénant «Va et regarde» comme un leitmotiv, à quatre reprises. Le film est né du sentiment de culpabilité du réalisateur qui regrettait de ne pas avoir fait «son» film sur la guerre. Enfant natif de Stalingrad, il a connu les bombardements, la traversée de la Volga, l'exode vers l'Oural avec sa famille. Il se souvient de visions enfantines cauchemardesques, d'un Stalingrad en feu. De réservoirs bombardés laissant échapper du pétrole, déversés dans un fleuve brûlant. Sa mère veillait sur lui; son père, lui, combattait. Klimov a vu l'enfer s'ouvrir sous ses pieds. Ces visions hallucinées l'ont poursuivi durant toute son existence.


La seconde raison pour laquelle il a réalisé Requiem pour un massacre vient de l'impression persistante et naguère actuelle d'aller vers une troisième guerre mondiale (le film est tourné en 85, au moment le plus critique de la Guerre Froide). Les gens autour de lui craignaient une catastrophe universelle. La dernière résulte d'une insatisfaction laissée par son précédent film, L'agonie, admiré par les critiques de l'époque mais descendu en flèche par le réalisateur lui-même qui explique dans l'interview disponible sur le zone 2, de manière très critique, les raisons d'une telle détestation. Ces trois éléments (la guerre, le sentiment d'une apocalypse imminente, l'envie de surpasser) l'ont poussé à s'orienter vers Récit de Khatyne, une nouvelle de Ales Adamovitch qu'il ne connaissait pas. Il la lit d'une traite, découvre une description saisissante des années d'occupation et du génocide biélorusse et décide de partir de cette substance pour créer un récit d'une même force. Il trouve un acteur de quinze ans pour endosser le rôle principal, et pas n'importe lequel. Celui qui pleure le mieux. Celui qui est capable d'endurer les pires conditions de tournage, à pleurer de froid. Le résultat est une telle épreuve que le cinéaste n'a plus jamais pu réaliser un autre film. A notre plus grand désarroi.

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