
CHROMOPHOBIA
Réalisé par Martha Fiennes
Avec Kristin Scott Thomas, Damian Lewis, Ben Chaplin, Penelope Cruz, Ralph Fiennes, Ian Holm, Rhys Ifans
Durée : 2h10
Sortie : 10 mai 2006

Alors qu'elle mène une vie aisée qui devrait la combler, Iona Aylesbury s'ennuie ferme et se sent peu à peu sombrer dans la déprime. Noyant ses frustrations dans une frénésie de shopping, elle ne se doute pas que son mari Marcus est sur le point de se fourvoyer dans les magouilles de son cynique patron. Les choses se compliquent encore lorsque Trent, journaliste idéaliste acculé à produire des papiers vendeurs, décide de tirer parti des confidences éthyliques de Marcus...
Très impressionnée par le cinéma indépendant américain de ces dernières années, Martha Fiennes souhaitait injecter au cinéma anglais ce genre de dynamique plus contemporaine ainsi qu'une vision plus réaliste des classes moyennes, grandes oubliées du cinéma britannique. Pourtant, la plupart des personnages principaux de Chromophobia, Marcus Aylesbury (Damian Lewis), son père (Ian Holm), sa femme Iona (Kristin Scott Thomas) ainsi que le frère de cette dernière, Stephen (Ralph Fiennes), appartiennent de toute évidence à la haute bourgeoisie anglaise. La middle-class se fait beaucoup plus discrète et prend le visage de Trent (Ben Chaplin), le journaliste déchu. Enfin, un peu plus bas dans l'échelle sociale, on trouve le personnage de Colin (Rhys Ifan), l'assistant social qui craque pour Gloria (Penelope Cruz), la prostituée en détresse. Le tableau est à peu près complet puisque Chromophobia se veut d'une certaine manière exhaustif dans sa radiographie sociale du Londres d'aujourd'hui. Le film s'amuse ainsi à laisser les différentes classes interagir entre elles ou à l'inverse, se complaire dans un cloisonnement forcené, c'est selon. La justesse et l'humanité des portraits que dresse Martha Fiennes fait la force de cet ensemble hétérogène et mouvant.

Première à apparaître à l'écran, Iona semble à première vue superficielle, passant son temps à se regarder vieillir langoureusement étendue sur le confortable canapé de sa resplendissante et immense demeure. Délaissant son jeune fils qui ne sait plus quoi inventer pour attirer son attention, elle se laisse titiller par le mirage de la chirurgie esthétique, qu'elle croit capable de lui rendre l'amour de son mari. Quant à ce dernier, confondant ambition et arrivisme, il s'enfonce peu à peu dans une spirale sans retour et ne se révèle pas plus concerné que sa femme par sa progéniture. Bien sûr, ce n'est pas si simple. Si Chromophobia s'emploie à pointer habilement du doigt les dérives matérialistes de notre temps, ces deux personnages, tout comme leurs proches, sont avant tout humains. Martha Fiennes parvient progressivement à trouver le parfait équilibre entre satire sociale incisive et compassion discrète, passé un premier tiers où le trait pourra sembler un peu trop appuyé - frisant presque la caricature en ce qui concerne le personnage de Iona. La fluidité de la narration et de la réalisation nous immergent tour à tour dans l'atmosphère ouatée de la villa des Aylesbury pour nous transporter l'instant d'après et avec la même aisance dans la frénésie ambiante de la rédaction où travaille Trent, laissant la tension dramatique s'installer insidieusement jusqu'au dénouement final surprenant.

Ainsi, Chromophobia excelle à dépeindre les états d'âme de ces personnages gâtés par la vie qui ont perdu le sens des "vraies" valeurs, celles que l'amitié, de la loyauté ou de l'honnêteté. Mention au passage à Ralph Fiennes qui compose tout en nuance l'un des personnages les plus sensibles du film. En revanche, c'est lorsque le film se penche sur les plus défavorisés qu'il se montre le moins percutant. La relation de confiance puis d'amour qui naît entre l'assistant social un peu égaré et la prostituée tragique est en soi attendrissante, en grande partie grâce au talent des deux comédiens, Rhys Ifan et Penelope Cruz. Mais le personnage de Gloria cumule tant de malheurs qu'elle semble tout droit sortie des Misérables de Victor Hugo et ce parti-pris détonne totalement avec la démarche subtile que la réalisatrice adopte par ailleurs. Unique représentante des laissés pour compte de la société, Gloria semble n'exister qu'en tant que symbole voué à supporter la charge émotionnelle directe d'un film qui n'avait nullement besoin de tant de pathos pour toucher au coeur. Dommage car mis à part ce petit bémol, Chromophobia est un film impeccablement dirigé et réalisé qui fonctionne plutôt bien.
Caroline Leroy




































