

Deux sinon rien.
Faut-il s'en inquiéter : au cinéma, les femmes tueuses se révèlent plus perverses et redoutables que les hommes. Leurs proies ? Les hommes, assurément. Les raisons ? Variables, carrément. Meurtrières, de Patrick Grandperret, opus casse-gueule, s'inspire d'un fait-divers qui avait jadis intéressé feu Maurice Pialat. Ce n'est pas étonnant : Grandperret se retrouve face à la même genre de gageure que Jean-Pierre Denis quand il a décidé de mettre en scène Les Blessures assassines dont le sujet intéressait également le réalisateur de Sous le soleil de Satan. Surprise : le cinéaste évite tous les pièges du sacro-saint héritage Pialat. Dans Meurtrières, il se contente d'autopsier les tempêtes psychologiques et autres blessures intérieures de deux demoiselles fâchées avec l'existence. Dans Les Blessures assassines, c'était l'illustration d'un fait divers à la fois social et politique : l'histoire vraie des soeurs Papin qui ont assassiné leur patronne et sa fille. A l'époque, on conclut à une revanche du prolétariat sur la bourgeoisie. Vérité tronquée : c'est moins une revanche personnelle sur la société qui les a jusqu'ici considérées comme des moins que rien qu'une histoire d'amour incomprise. Sans faire fi de psychologie (en éludant astucieusement le fameux psychologisme), Jean-Pierre Denis filmait la relation des deux soeurs incestueuses en construisant le récit par strates (progression logique qui enserre dans son étau cauchemardesque), en édifiant un mur d'autisme secret comme refuge intérieur où les soeurs se complaisaient dans un amour aveugle pour fuir les contingences tannantes d'un quotidien insoutenable. Les tandems de meurtrières impliquent souvent des relations fusionnelles où deux corps ne font plus qu'une seule tête pensante qui agit avant de réfléchir. La Cérémonie, de Claude Chabrol, appartient à ce sillage où la bonne et sa copine (Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire) zigouillent la famille bourgeoise engluée dans son oisiveté arrogante.
Mais attention aux excès (ce que les trois films susmentionnés ont miraculeusement réussi) ! Aux antipodes, Baise-moi, de Virginie Despentes, adapté du bouquin éponyme par son auteure, insuffle un esprit punk à la croisade sanguinolente de deux meurtrières qui s'en prennent aux quidams qui ont la malchance de croiser leur regard ou de fréquenter leur intimité. Le précipité, tourné à la va-vite, censuré dans tous les sens, ne semble être qu'un prétexte pour hurler la haine du monde et surtout celle des hommes. La morale afflige mais trouve un écho certain dans les salmigondis malsains de Catherine Breillat où le désir est synonyme de mort, où le sexe n'est plus instinctif et charnel mais théorisé à outrance. S'il n'y a pas de tueuses dans le cinéma de Breillat (même s'il y a un étrange démon autoroutier dans A ma soeur !), l'idée est semblable et aussi manichéenne. Le regard d'hommes sur des femmes à la dérive confère une dimension plus intéressante qu'un simple règlement de compte anti-mecs. Ce qu'une féministe convaincue comme Jane Campion sait nous épargner le plus souvent (le si mésestimé et si beau In the Cut causait du désir des femmes qui ont peur des hommes machos sans tomber dans ces vilains écueils). Preuve de son intelligence filmique.

En réalité, le cas de Baise-moi n'est qu'une déclinaison presque éventée de fictions à l'aune d'A gun for Jennifer, de Todd Moris, qui elles-mêmes se sont inspirées des rape and revenge des années 70 (le discutable I spit on your grave, de Meir Zarchi, où une femme violée se vengeait de ses agresseurs en les plombant un par un). Sorti en 1995, A gun for Jennifer fit couler beaucoup d'encre. L'histoire ? Une demoiselle tue son mari psychopathe, trouve refuge à New York où elle manque de se faire violer, se fait sauver par un groupe de féministes activistes qui ont décidé de lutter contre les sempiternelles agressions envers leurs soeurs en assassinant ou en castrant leurs cibles. Le phénomène est donc en marche puisque des parodies Z ont sorti des avatars sur le même canevas dont l'inénarrable Psycho Sisters, avec une scène d'ouverture comprenant une castration en gros plan. Sans revendiquer quoi que ce soit, le film cherchait juste à dérider les zygomatiques et à rire du message aux basiques instincts.
Heureusement, il existe des oeuvres plus subtiles qui peuvent sans racolage retranscrire la violence des femmes et les tumultes intérieures de tueuses en quête d'évasion. Thelma et Louise, de Ridley Scott, exemple le plus fréquemment cité, est également un des duos les plus célèbres. Nuance : elles ne se revendiquent pas comme des tueuses (Louise sauve Thelma d'une agression sexuelle) mais croisent des phénomènes de machisme sur leur chemin (le rôle bref mais marquant de Brad Pitt) pour souligner le but de leur trajet. L'issue, tragique, est pourtant filmée comme une victoire et un symbole d'affranchissement absolu sur la société.
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