
LE COIN DU CINEPHILE : MAIS NE NOUS DELIVREZ PAS DU MAL (JOEL SERIA)

"Bon nombre de films ont tissé leur scénario sur cette trame mais rares sont ceux qui sont allés aussi loin dans la folie et la démence, l'angoisse et le mystère."
Mais ne nous délivrez pas du mal, le premier film de Joel Séria, date de 1971 ; il est d'une fulgurante modernité dans son discours. Ceux qui jusqu'à présent considéraient le réalisateur comme un simple pervers fasciné par les toisons pubiennes risquent de se prendre une sacrée torgnole dans la tronche. Ici, ils découvriront un cinéaste très inspiré et sensible capable d'élans poétiques inattendus (rite satanique sur une barque en pleine nuit) et d'un vrai regard sur une adolescence dégoûtée par un monde d'adultes englué dans la médiocrité.

En dépit des apparences, le film, extrêmement couillu pour l'époque (le langage est cru, les situations itou), s'inspire du fait divers qui a inspiré Peter Jackson pour réaliser Créatures Célestes près de vingt-cinq ans plus tard. L'action se déroule dans une institution religieuse de province où les secrets les plus inavouables doivent être cachés (l'homosexualité d'une bonne soeur par exemple). Occasion rêvée pour le joyeux luron de brocarder ce microcosme et laisser éclater sa verve anticléricale ? Oui, mais voilà : ce n'est pas ici que réside l'intérêt de cet opus autrement plus dérangeant qu'une simple histoire de satire provinciale. C'est en cela qu'il va peut-être plus loin qu'un Trotignon, un Schulmann ou même un Mocky. Dans ce lieu rongé par l'hypocrisie où les abbés sont ravagés par la concupiscence en écoutant les confessions intimes de jeunes dévotes en prétendu total dénuement, Anne (Jeanne Goupil, égérie du cinéaste) et Lora (Catherine Wagener) se contrefoutent du moule uniforme, se moquent de croire en dieu et s'amusent au départ à invoquer le démon par simple esprit de rébellion.

Puis, progressivement, elles provoquent des démons de midi, transgressent des règles, stimulent la sexualité malade des péquenots du coin, cherchent à prouver qu'elles existent en zigouillant des animaux inoffensifs... jusqu'au jour où le malheur s'abat sur elles. Retour à la morale ? Impossible, bien entendu. A partir de là, les sauvages innocentes vont comprendre l'importance de leurs actes jusqu'au dénouement, nihiliste et intransigeant, qui prouve que Séria ne joue aucunement avec les affects de ses jeunes héroïnes ni avec leurs pulsions autodestructrices.
[p1] [p2]

























