LE COIN DU CINEPHILE : CRASH (DAVID CRONENBERG)
"Un film d'un érotisme paroxystique où des désirs luttent comme ils peuvent dans un écrin désenchanté."
David Cronenberg est très doué lorsqu'il s'agit d'adapter des romans, sans doute parce que son univers visuel traduit au mieux des obsessions littéraires: il faut se souvenir du Festin Nu qui célébrait la rencontre des lettres tordues de William Burroughs et des images oniriques du réalisateur; il faut s'évoquer Dead Zone qui transcendait avec ses visions subreptices et un Walken halluciné le roman pas simple de Stephen King; et plein d'autres exemples encore qui nous donneraient raison jusqu'au dernier et formidable A History of Violence, transposition ciné d'un roman graphique de John Wagner auquel Cronenberg a conféré une dimension subversive en modifiant ou en apportant des éléments personnels. Seul cas que l'on a volontairement omis: Crash qui, lui, est tiré du roman de l'écrivain britannique James Graham Ballard, devenu au fil des années un classique de la science-fiction. A travers ce récit d'anticipation sur les dangers de la technologie contemporaine et les effets qu'elle peut engendrer sur le corps humain, l'auteur imaginait une nouvelle forme de fétichisme lié aux accidents de la route. Plus de vingt ans après, Cronenberg est resté fidèle à cette conception en représentant le plaisir, la jouissance et l'extase sexuelle à travers des tumeurs, des cicatrices et de la tôle froissée. On n'est pas si loin de la thématique d'un Testuo (Shinya Tsukamoto) qui proposait une fusion androïde entre l'homme et la machine avec les mêmes connotations libidineuses.
James (James Spader) et sa femme (Deborah Kara-Unger) forment un couple en pleine érosion, s'emmerdent, couchent à gauche et à droite et pensent même à se séparer jusqu'à ce que, triste coup du sort, l'homme ait un accident de voiture qui transforme soudainement sa vie et sa perception du monde. Petit à petit, le couple tombe dans une secte de fanatiques des accidents de voiture et succombe à diverses expériences sexuelles inédites. Tel quel, le sujet était parfait pour Cronenberg qui s'est toujours intéressé aux mutations génétiques ou organiques et au rapport que l'on a avec notre propre corps (Vidéodrome, l'un des ses meilleurs films, l'aborde de manière frontale). Non sans nihilisme ironique, Cronenberg adapte le roman à bras le corps en plaquant sur le récit ses propres angoisses et réflexions sur une société actuelle qui tend à une déshumanisation désarmante. Cela lui permet surtout d'expérimenter lors de plages érotiques très stimulantes (une scène de sexe dans une voiture pendant qu'elle passe au lavage automatique) et d'illustrer de chouettes tumultes qui font du bien à l'esprit et au corps.
Oui, mais voilà: Crash, c'est avant tout le gros bordel critique, l'infamie pelliculée sur laquelle il était de bon ton de gerber; en somme, le sujet des controverses au festival de Cannes en 1996, où il glana timidement un prix spécial du jury. Au centre des discussions les plus épineuses, Coppola alors président souligna durant la remise des prix que certains membres du jury s'y étaient fortement opposés. Ces réactions outrées sont certainement dues au fait que Cronenberg privilégie l'expression des sentiments, la notation, la sensation à une forme de narration connue et assimilée. Ne pas conclure pour autant que le film est dépourvu de moelle substantielle puisque les personnages obéissent vraisemblablement à une progression dramatique. Ceux qui suivent Cronenberg depuis ses débuts ont surtout vu un spectacle frigorifiant et prétentieux bien loin des délires sanguinolents de ses premiers films. Une tendance pernicieuse pour les univers mentaux qui s'est confirmée avec eXisten-Z et plus méchamment Spider, sur lequel le réalisateur a eu la bonne idée de rebondir en proposant le décomplexé History of Violence dont la principale réjouissance est de donner à voir un Cronenberg moins arty et surtout en totale possession de ses moyens. Faire les mêmes reproches à Crash serait parfaitement sot parce que si certains sont libres d'y contempler une flaque auteurisante; d'autres se régalent devant cette oeuvre charnière et majeure dans la filmographie d'un Cronenberg qui négocie un virage du genre radical.
[p1] [p2]





















