
L'ETRANGE FESTIVAL 2006

Cette année, ce qui retient l'attention pour cette nouvelle édition de L'étrange Festival qui change de point de rendez-vous (l'équipe déménage du Forum des Images - en travaux - pour squatter le Rex et le Cinéma du monde), c'est la volonté de renouveler (un hommage rendu à Sono Sion, cinéaste japonais méconnu auteur du remarquable Suicide Club, thriller singulier qui au lieu d'emprunter des sentiers très battus propose une réflexion corrosive sur les apparences et les phénomènes de mode qui oblitèrent tout système de pensée, et en même temps de revenir sur quelques temps forts avec des habitués du festival comme Sukumi et Dali. On notera une carte blanche consacré à Paul Schrader, réalisateur et scénariste émérite, qui proposera les films qu'il affectionne par-dessus tout. Parmi eux, le formidable Yakuza, de Sidney Pollack, du Morrissey-Warhol (Lonesome Cowboys), du Kenneth Anger (Scorpio Rising) et surtout Yukoku, de Yukio Mishima, déjà diffusé lors de la carte blanche consacrée à Gaspar Noé lorsque ce dernier était venu présenté Mishima, de Paul Schrader, justement. Un court métrage aussi rare que précieux qu'il faut impérativement découvrir.

L'étrange musique sera une nouvelle fois au rendez-vous avec le concert de Diamanda Galas qui proposera accessoirement une sélection de films comme Salo de Pasolini, Persona de Bergman et Les Yeux sans Visage de Franju. Une thématique Rednecks est également prévue avec, entre autres, Le Crocodile de la mort, de Tobe Hooper. Parmi les avant-premières, les spectateurs pourront découvrir l'excellent Avida, fable surréaliste concoctée par le duo Delepine & Kervern qui fonctionne bien mieux que leur premier essai Aaltra qui n'était pourtant pas exempt de qualités; le drôlement gore Séverance, de Christopher Smith, que l'on a découvert cette année à Cannes au marché du film; Tom et Barry, frères de sang, le nouveau Keith Fulton et Louis Pepe, les réalisateurs chanceux de Lost in La Mancha; mais également un bon petit Jodorowsky (La montagne sacrée) qui demeure l'une des inspirations premières de Marilyn Manson ou encore le Imprint de Takashi Miike (Audition) issu de la collection des Masters of Horror. Pour retrouver les programmes exhaustifs du festival, une seule solution: L'étrange Festival ou alors lire attentivement le catalogue rédigé par l'excellent Francis Moury comme chaque année depuis 2003
Hier soir, ouverture des festivités avec discours des brillants organisateurs (Frédéric Temps, Gilles Boulanger et Marc Bruckert) et surtout la présentation en avant-première de The Great Spook War (Yôkai Daisensô), l'un des derniers Takashi Miike, qui dépoussière de manière radicale le joli Yokai Monsters originel datant de 1968. La fascination outrancière et la détestation cordiale que le cinéaste nippon suscitait il y a encore deux trois ans ont laissé place au consensus mou devant cette fable écolo qui semble parodier Miyazaki et essaye de donner une morale sur la pollution, potentielle responsable du mal qui règne sur la planète. Le message est naïf mais, et c'est là où ça devient intéressant, le traitement ne l'est pas. On peut largement préférer l'élégance d'Audition et la folie paroxystique d'un Gozu où Miike filmait tout ce qu'il voulait sans honte (une conversation dans un couloir ou une scène d'amour complexifiée par une naissance impromptue) ; mais, force est de reconnaître que cette veine post-Zebraman, plus commerciale où Miike oeuvre pour les thunes et rien d'autre (La mort en ligne était en dépit de son sous-texte parodique un film tellement banal qu'il en devenait singulier pour un Miike) et présentement plus orienté vers les enfants (bestiaire de créatures rigolotes, des idées de personnages façon Lovecraft) en dépit de connotations salaces bien dissimulées mais bien présentes quand même, a le mérite de célébrer la polyvalence de son talent sûr. Dès fois, on est dans le yokai ; dès fois, dans Casshern. Bref, on navigue entre deux eaux sans se décider. Les puristes regretteront amèrement cette métaphore gentillette sur le passage à l'âge adulte; les autres s'en contenteront en se disant que Miike est décidément un mec doué quand il s'agit de se foutre de la gueule du monde (le dénouement de son film complètement raté et pourtant complètement assumé en dit long sur ses féroces intentions). Tout ça pour dire que ce serait sans doute plus intéressant de connaître les réactions de ceux qui sucent encore leur pouce et de savoir s'ils sont plus touchés par l'énergie positivante et manichéenne de ce récit initiatique languissant ou par la noirceur éclatante, la tristesse sourde et la beauté désespérée d'un Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro) auquel on pense souvent.
Romain Le Vern



































