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CINE : SHORTBUS

CINE : SHORTBUS

Short Bus suit plusieurs personnages qui fréquentent un club underground moderne: Short Bus, boîte où grouillent des marginaux anonymes en quête d'amour. Parmi eux, Sofia, demoiselle sexologue qui n'a jamais connu d'orgasme; Rob, un homme qui ne sait plus où il en est dans ses désirs; Severin, une maîtresse dominatrice; James et Jamie, un couple gay qui essaye d'ouvrir ses relations sexuelles à un troisième partenaire; Ceth, un vieil ado en pleine ambiguïté sexuelle; Caleb, un jeune voyeur qui reluque maladroitement le couple gay par sa fenêtre. Ce nouveau long métrage de John Cameron Mitchell, où une poignée d'individus cherchent à oublier l'amour qui fait mal par le sexe qui fait du bien, montre une Big Apple qui essaye de se reconstruire après le 11 septembre en ravivant le spectre de la libération sexuelle des années 70. Sous l'aspect underground, une célébration peace and love mue par l'urgence. Plus simplement, un film hédoniste en forme d'invitation (bi)sexuelle à goûter tous les plaisirs de l'existence qui donne envie d'aimer la vie; ce qui est si peu fréquent qu'on ne se prive pas pour le souligner.

SHORTBUS
COUP DE COEUR DE ROMAIN LE VERN
Un film de John Cameron Mitchell
Avec Raphael Barker, Lindsay Beamish, Justin Bond, Jay Brannan, Paul Dawson, PJ DeBoy
Durée : 1h42
Sortie : 8 novembre 2006

short bus

Oui, Shortbus possède des scènes de sexe non simulées (et on y voit de tout: sexe en érection, fellation, orgies, pénétrations, éjaculations, sadomasochisme et même une auto-fellation!) et a failli écoper d'une interdiction aux mineurs. Oui, il étaye le cul dans tous ses états (tristes ou drôles, selon l'humeur). Oui, il franchit la lisière du X (on peut même dire qu'on n'a que très rarement poussé aussi loin la représentation sexuelle). Mais oui aussi, il vaut mieux que ça: c'est un vrai beau film, pas agressif, pas prétentieux, qui n'a rien d'un machin hystéro-racoleur se satisfaisant grassement du scandale qu'il cherche à déclencher. Avec son premier long métrage Hedwig and the angry Inch, l'acteur-réalisateur avait adapté la comédie musicale glam qu'il avait performé à Broadway et laissait apparaître sous le strass et les paillettes une profonde mélancolie. Dans Shortbus, il soutient que l'humour peut être l'habit poli de la mélancolie et se sert d'images brutes pour amplifier la solitude urbaine d'une mégalopole endeuillée (New York), semblable à toutes celles qui sont vouées à la déshumanisation (l'histoire pourrait très bien se passer à Paris). La raison pour laquelle ce précipité nous touche vient précisément du fait qu'il retranscrit des tonnes de choses universelles qui touchent au plus profond. En filigrane, le cinéaste dessine avec ses petits moyens un portrait ravagé de l'Amérique post-11 Septembre réfugiée dans son mal-être, sa peur phobique de l'étranger et sa solitude de plus en plus invivable.

short bus

Loin de la prétendue critique du puritanisme ricain ou d'un pamphlet anti-Bush aux lourdes revendications socialo-politiques, ce film, original et barré, a juste été fait avec un coeur gros comme ça, et en dit infiniment plus long sur l'érosion du désir, la peur de se perdre et de s'assumer sexuellement (le très beau passage avec le maire de New-York qui confie dans un élan de lucidité sa couardise qui lui crève le ventre) que tous les réquisitoires et autres babioles bavardes censées parler du sexe à hauteur d'être humain. En filmant le cul de manière décomplexée (la manière dont il se tire d'une séquence de triolisme risquée est mémorable), Mitchell contredit poliment toute provocation gratuite et se garde bien de juger ses personnages, logés à la même enseigne, lovés de la même affection. En décrivant un univers de marginaux qui se fourvoient dans le sexe pour raviver un désir perdu, John a surtout signé un poème urbain d'une grande force contemporaine qui cause de désir mort, de quête affective. Chaque coït s'achève par un torrent de larmes parce que la jouissance semble désormais bannie du vocabulaire new-yorkais. Il faut attendre un black-out (une panne d'électricité générale) pour comprendre que les gens ont eu un orgasme (ça tombe bien: il y en a eu un le week-end dernier dans l'Hexagone). Qu'on soit hétéro, homo ou bi, la peur de manquer d'amour reste la même. Pas de communautarisme à l'horizon: tout le monde est visé et, au final, ému par cette chronique d'une choquante et poignante beauté.

short bus

short bus

Simulant la douce légéreté (c'est plus souvent spirituel que dépressif), Cameron Mitchell a choisi des comédiens non professionnels, recrutés via une petite annonce sur le web, qui retranscrivent au plus juste les tempêtes psychologiques de leurs personnages auxquels, non, ils ne sont pas si étrangers. Ils sont ceux qu'ils sont: des hommes et des femmes, enfin libres de leur désir et de leur corps, qui n'ont pas triché avec leurs sentiments et rappellent incidemment qu'il ne faut pas tricher avec les nôtres et se contrefoutent de plaire ou de ne pas. Le film fonctionne identiquement: ceux qui n'entrent pas d'emblée dans Shortbus risquent de rejeter en bloc. Les autres, au contraire, pourront y voir une oeuvre indispensable à une heure où plus rien ne va dans le monde, où les gens souffrent en silence et cherchent les restes d'humanité. Il émane logiquement de ces tranches de vie une sincérité et une justesse qui tranchent avec le tout-venant. C'est cru parce que la vie ne fait pas de cadeau. Mais on a quand même le droit d'écraser une larme en souvenir du passé (ou d'une étreinte passée). Si vous ne l'avez toujours pas compris, on vous le répète: Shortbus fait du bien partout dans le corps et la tête, rechauffe les coeurs brisés et ressemble ni plus ni moins au film qu'on avait envie de voir en ce moment.

Romain Le Vern



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