THE YARDS
Réalisation de : James Gray
2000
Acteurs : Mark Wahlberg, Joaquim Phoenix, James Caan, Ellen Burstyn, Faye Dunaway, Charlize Theron
Durée : 1h55
Sortie le : 1er Novembre 2000
Leo Handler (Mark Wahlberg) vient de payer sa dette envers lasociété, pour de sombres et regrettables histoires de voitures volées. Enfinlibéré de prison, il est reçu avec enthousiasme par sa famille et ses amisqui lui font une fête mémorable. Il va enfin pouvoir venir financièrementen aide à sa mère malade et fatiguée (Ellen Burstyn). Tout va donc pour lemieux, à condition bien sûr de trouver un job. C'est ici que la situation secomplique. Recommandé au nouveau mari de sa tante Kitty (Faye Dunaway),l'industriel du métro Frank Olchin (James Caan), ce dernier lui propose untravaille de machiniste nécessitant plusieurs années d'études. Peuenthousiasmé, Léo exprime le souhait de travailler plutôt avec son ami WillyGuttierez (Joaquim Phoenix) au service ''relations publiques'' de la boîte.D'abord réticent, Frank y consent, espérant en tirer une leçon sur la vie. Assurément, Léo n'oubliera jamais son expérience dansle domaine de la corruption municipale et le rôle de bouc émissaire que sesnouveaux amis vont s'empresser de lui faire tenir lorsqu'un meurtre tragiqueviendra donner un coup de projo sur les affaires du pas si réglo FrankOlchin...
Discrètement, confidentiellement, un peu à la manière de Terrence Malick, James Gray est en train de bâtir une oeuvre essentielle etremarquablement cohérente. S'il est possible de parler d'une oeuvre au boutde seulement deux films, c'est qu'il est vraiment rare qu'un tel soucis demaîtrise et de perfection s'impose à chaque plan, se lise chez chaquecomédien et imprègne toutes les options de mise en scène. Sur un sujetjumeau de celui de Little Odessa Gray parvient à ne pas se répéteret à nous immerger à nouveau dans une décoction de série noire de noire à ladimension tragique flamboyante et suprême.
James Gray a une conception puissante du cinéma. Que ce soit par lamusique ou le soin apporté à l'image, il ne se cantonne jamais à faire''beau'' (même si chacun de ses films est une oeuvre d'art) mais canalisetoutes ses options formelles vers une tension noble et dévastatrice, siforte, si sincère, si insoutenable, qu'il nous fait vivre, à chaque fois,les sensations exactes d'un tremblement de terre. The Yards est untsunami qui ravage les coeurs sans jamais altérer la surface des choses : uncataclysme sous-terrain. Plus le réalisateur glace sa photographie,solennelise son découpage et sa musique, fige ses comédiens, plus la vrillede la tragédie nous déchire le cortex et nous emporte vers des cîmesinsoupçonnées d'émotion et d'implication. Car on n'a plus été captivés,fascinés et dévorés par un film comme le fait The Yards depuis deslustres ! Calme, concis, métronimique, implacable, The Yards parle desystème social et de rouages humains avec la même précision mécanique queles institutions dont l'absurdité broie littéralement les pitoyablesmarionnettes croyant stupidement pouvoir tirer leur épingle du jeu.
On a artificiellement résumé The Yards à un essai de sagamafieuse à la Coppola, où Gray aurait perdu son identité. C'est nonseulement faux, mais aussi le témoignage d'un aveuglement incroyable. Grayressert, affine et diamantise (ça se dit ?) les thèmes de LittleOdessa, parvient à l'alchimie parfaite qui lui permet de combiner laquintessence des émotions désormais caractéristiques de son oeuvre (sens desresponsabilités, désir de rédemption et de faire le bien, nécessité etfragilité du lien familial, douleur innomable de la trahison...) tout en lesencrant dans une réalité tangible et documentée (ici, la corruptionmunicipale et la lutte pour les parts de marchés de l'industrie du métro)qui déstabilise évidemment après l'abstraction quasi-onirique de LittleOdessa.
Mais loin de ramener son drame à une simple anecdote de faitdivers, il l'universalise au contraire en replaçant cruellement lespersonnages dans leur réalité, machine infernale ''bigger than life'' quiles écrase inéluctablement. Il multiplie ainsi les plans d'ensemble noyantl'action au milieu d'un décor étranger et indifférent, et s'ingénie plus quejamais a montrer la solitude continuelle de ses protagonistes.
Dramaturge génial, directeur d'acteurs qui renvoie aux grandes heures deHoward Hawks et Raoul Walsh, James Gray ne sera jamais qualifié ici desurdoué car c'est un terme réducteur qui met bêtement l'accent sur unevirtuosité vaine (Jan Kounen peut bien être un surdoué si ça l'amuse !).Non, Gray est tout simplement un observateur de la nature humaine qui, à 30ans, est parvenu à un degré de maturité qui doit en faire trembler plus d'un. The Yards se trouvait traité, depuis Cannes, avec uneincroyable indécision par la presse spécialisée (qui valse quand même entrele ''film du mois'' et le polar raté à éviter absolument). Manifestement,personne n'avait vraiment envie de voir un film pareil, lequel s'offre ànous avec une telle rigueur de style et une pureté minérale si inespéréequ'il ne fait que souligner la lourdeur insondable où s'abîme aujourd'hui lecinéma mondial.
Difficile de décrire l'émotion dans laquelle nous a plongé la vision dece monument, et le désarroi heureux où il nous a laissé. Heureux carsoulagé. Soulagé de découvrir une issue de secours, une bouffée d'oxygène,une réussite vraiment incontestable qui ne se réserve pas aux seuls amoureuxdu cinéma, mais à tout être humain digne de ce nom. Nous refusons, pournotre part, de passer à côter de The Yards, mais vous pouvez fairecomme vous voulez ! Un génie était né voici 5 ans, il revêt maintenant leshabits neufs d'un maître qui ouvre de nouvelles perspectives pour tous lescinéphiles exigeants de cette planète, et il en reste !!!
Note: 10
Denis Brusseaux



































