Il est des acteurs aux prestations si parfaites que l’on se souvient d’eux dans leurs rôles. Ainsi, on se souvient de la magnifique reine d’
Elizabeth, de la medium d’
Intuitions ou de la fascinante et mystérieuse magicienne elfe Galadriel. On se souvient aussi de Katharine Hepburn dans
Aviator. Le point commun de tous ces personnages, c’est Cate Blanchett, l’actrice australienne venue du théâtre. Pendant la promotion d’
Aviator, Martin Scorsese a déclaré qu’il avait repéré l’actrice dans
Elizabeth puis dans
Intuitions, constatant avec surprise qu’il s’agissait d’une seule et même personne.

Ce qui frappe chez Blanchett c’est son implication totale. Stanislavski, l’inventeur de la méthode qui sert de base à l’enseignement de l’Actors studio, conseillait de se fondre dans l’histoire du personnage, dans son passé, dans ce qui n’est pas dans le script pour réellement le créer, le faire exister. Et Cate Blanchett le fait dans tous ces rôles, même dans des films moyens (on la voit quasiment voler la vedette à Christiana Ricci en danseuse écervelée dans
The Man who cried, et elle est quasiment le seul intérêt de
Bandits et une figure marquante du
Talentueux Monsieur Ripley). Elle apporte cette profondeur.
Et même lorsqu’il s’agit d’incarner un personnage public, comme Hepburn ou Veronica Guérin, elle parvient à le faire. Bien sûr elle prend ses inflexions de voix. Pourtant son interprétation est bien davantage qu’une imitation. Elle exprime dans le film l’essence de son personnage.
Elle a une compréhension profonde de chacun de ses rôles.

Ainsi, dans
Elizabeth, elle incarne la transition de la femme de chair à la reine froide et forcément vierge, qui a appris à se protéger. Elle marque le rôle avant tout par la dimension humaine et fragile qu’elle apporte. Il serait facile d’être engoncé dans pareil rôle, et par l’écrasante figure historique de cette reine, ainsi que toutes les rumeurs qui l’accompagnent. Malgré un film de facture très académique, sérieusement plombé par des apparitions improbables comme celle de Vincent Cassel qui en fait des tonnes (sa scène de travestissement rappelle fort
La Cage aux folles), on reste fasciné par le charisme de Blanchett, qui à chaque regard, à chaque inflexion de voix, à chaque sourire, est plus vraie que nature. Une femme devient reine et apprend à se protéger contre les menaces dont elle a été victime dans son jeune âge, jusqu’à devenir sa fonction et à renoncer à son statut de femme. Cate Blanchett incarne cela avec une grande subtilité, nous faisant comprendre ce personnage d’une manière intime. Le film tient en grande partie sur elle, et ce visage qui se ferme petit à petit jusqu’à devenir impénétrable sous un masque de fard blanc.