
INLAND EMPIRE
Un film de David Lynch
Avec Laura Dern, Justin Theroux, Jeremy Irons...
Date de sortie : 07 février 2007
Durée : 2h52

Comme tout film de David Lynch qui se respecte, INLAND EMPIRE n'échappe pas à la règle: une seule vision ne suffit pas pour décortiquer tous les rebus, toutes les ramifications et toutes les ambiguïtés de ce long songe où l'actrice principale (Laura Dern, éblouissante), rose brisée en attente de rôles majeurs et hantée par des démiurges étranges, est réveillée par un homme à la caméra qui la dirige avec des métaphores ou une main qui l'incite à franchir un seuil émotionnel (la main du cinéaste qui entre dans le champ pour la guider). A l'écran, a priori, niveau compréhension du puzzle, ça ne semble pas gagné. Et pourtant, la véritable trame d'INLAND EMPIRE, objet flingué où les visages sont grimés ou masqués, les corps manipulés et dans lequel un cinéaste en pleine crise d'expérimentation fofolle remet en cause ses marottes, est plus simple que prévu (d'où la décontenance de ceux qui pouvaient s'attendre à un tumulte terriblement compliqué): il s'agit ni plus ni moins d'une opération kamikaze, comme il y a peu Gilliam et Kitano, qui prend le spectateur en complice (ou en otage, si on n'aime pas) pendant presque trois heures, tutoie les entrailles des apparences et joue sur l'antithèse formelle entre le Lynch d'hier et celui de demain (la morale est résumée par le pendant féminin de Robert Blake dans Lost Highway: Grace Zabriskie, lors d'un face-à-face tendu avec Laura Dern dans le prologue), un peu comme Lars Von Trier lorsqu'il peaufine Element of Crime comme un joyau brûlant pour mieux vider plus tard Dancer in the Dark de toute sa beauté. Ceux qui adorent ce petit jeu vont se régaler les mirettes ; ceux qui détestent vont périr d'ennui. Ainsi, l'expression cauchemar familier n'a jamais été aussi bien représentée avec ce dernier film nourri de réminiscences et de traumas présenté comme un renouvellement dans la filmographie de Lynch alors qu'au contraire, il se replie totalement sur lui-même: on peut même le prendre comme un constat d'échec où la construction tordue ne peut masquer une sincère désillusion face à une industrie cinématographique vouée à l'uniformisation des auteurs.

Entre le statisme des corps et le laconisme de dialogues rudimentaires, la simplicité apparente des situations est sciemment complexifiée par l'atmosphère malaisante et un montage capricieux, pour ne pas dire aléatoire. Initialement, le récit suit une équipe de cinéma, puis deux acteurs (Laura Dern et Justin Theroux) qui courent le grand risque de confondre la réalité et la fiction, leurs personnalités lisses avec leurs personnages vampiriques. Ici, la mise en abyme, procédé dont Lynch est friand, revient de manière fréquente et réussit à créer une confusion artificielle (ce qui explique une longue dernière partie, un chouia répétitive) en brouillant la frontière ténue entre le cinéma et la vie réelle (les deux acteurs ne doivent pas tomber amoureux l'un de l'autre) et dont la manifestation la plus probante reste la salle de cinéma dans laquelle le film est projeté (INLAND EMPIRE démarre sur l'image d'un projecteur qui diffuse le film sur un écran) et d'où le personnage de Laura Dern regarde sans doute le film - ou le rôle - de sa vie. Comme dans Mulholland Drive, on capte un fragment de pur cinéma à travers de simples essais (Laura Dern répète avec Justin Theroux comme Naomi Watts et le vieil acteur dragueur de seconde zone). La madeleine n'appartient pas qu'à Proust: chaque segment de INLAND EMPIRE renvoie à un élément précis de la filmographie de David Lynch: on pense à Mulholland Drive (la célébration de la face sombre d'Hollywood, la voix de Naomi Watts sur un lapin dans la sitcom inerte, Justin Theroux en acteur manipulé par son entourage après avoir été réalisateur manipulé par ses producteurs, la peur de l'individu caché derrière le mur, le cameo final), à The Amputee (pour l'unijambiste et l'influence du réalisateur de Freaks), à Eraserhead (utilisation du noir et blanc à des fins esthétiques, angoisses maternelles, conflits psy) et surtout à Twin Peaks (le mari suspicieux qui peut avoir l'expression hallucinée de Ray Wise - visage froidement éclairé, yeux exorbités -, le personnage qui se voit à travers un écran dans un couloir et surtout l'actrice Grace Zabriskie qui donne l'impression de sortir du tournage de Twin Peaks et vient achever la boucle absurde de tout un pan de cinéma).






































