
BUG
Un film de William Friedkin
Avec Ashley Judd, Michael Shannon, Lynn Collins...
Durée : 1h42
Date de sortie : 21 février 2006

Première scène: un plan aérien, puis un long travelling nous font pénétrer dans l'antre d'Agnès (Ashley Judd), demoiselle tragique qui mène une vie à se flinguer dans un motel paumé. Elle se déteste, n'attend plus rien de l'existence et se contente d'arborer son regard et son visage tristes, pour mieux provoquer les autres. Serveuse dans un bar miteux, elle doit faire face à des clients rustauds jusqu'à pas d'heure et ne trouve de réconfort qu'en passant un peu de bon temps avec une amie dévergondée. Un soir, elle croise le regard d'un homme (Michael Shannon) qui titille en elle des zones sensibles depuis trop longtemps endormies. Séduite par sa marginalité, elle succombe doucement à son charme même si quelques traumatismes récents (son ex-petit ami violent qui prenait un malin plaisir à l'humilier en la rouant de coups et en la pillant) l'empêchent d'aller plus loin. Est-ce que cela vaut encore la peine de faire confiance à un homme? Est-ce qu'il est possible d'aimer de nouveau? C'est beau, on assiste à la reconstruction par l'amour d'une personne brisée. Puis, soudainement, un hélico, un séisme, des insectes, des cris, du délire, du sang, du sexe, des larmes et du feu à s'en briser les rétines. Bon sang mais que se passe-t-il? Rassurons-nous: nous ne sommes pas chez David Hamilton mais chez William Friedkin qui, avec Bug, signe, n'ayons pas peur des mots, une sorte de chef-d'oeuvre malin et dérangeant, beau et retors qui récuse toute digression bourrine pour s'inscrire aux antipodes de ses précédentes oeuvres (pas de poursuite en voiture ni de traversée du pont de cordes par deux camions mais une dramaturgie drastique de huis clos essentiellement limitée à une chambre) et privilégier une dimension fantastique cérébrale et anxiogène. Pour cette raison, comme tout film majeur réalisé par William Friedkin, Bug ne fera certainement pas l'unanimité.

Pourtant, les combats de Bug sont semblables aux autres classiques du cinéaste: privilégier les dérapages, lutter contre le conformisme des images et réveiller en douceur les consciences endormies. La controverse, il connaît! Artiste plus que fasciné par l'ambiguïté morale, William Friedkin est un franc-tireur adepte des films ténébreux qui franchissent sans honte la frontière, ténue, entre le bien et le mal et s'assoient sur la morale. Depuis des lustres, il suscite de vifs débats chez les cinéphiles, justement à cause de cette ambiguïté et de sa propension à traiter de sujets brûlants sans adopter de point de vue. Certains ne lui ont d'ailleurs toujours pas pardonné Cruising où Pacino se perdait littéralement devant la caméra du cinéaste dans le milieu SM gay. A la suite de cette expérience, l'artiste s'est fait taxé de réac homophobe. Paradoxe: quelques années auparavant, Friedkin s'était déjà intéressé à l'homosexualité dans Les garçons de la bande et en avait fait une représentation moderne et sensible. En jouant sur des registres binaires (les deux représentations de l'homosexualité, les deux versions du Sang du châtiment, pro et anti-peine de mort, les deux parties binaires de Bug), Friedkin comprend qu'il dérange si bien que le spectateur oublie que, face aux actes des personnages, il a la liberté de penser ce qu'il veut. L'intensité des rebondissements, le canevas faussement tranquille de ses intrigues et les dénouements de certains de ses opus les plus controversés nous tendent généralement des miroirs. Ces films ne sont pas des cours de morale, ils sondent les ambivalences humaines dans des situations extrêmes voire extraordinaires. Que ce soit Sorcerer, relecture étourdissante du Salaire de la peur, de Clouzot ou L'exorciste, film d'horreur diabolique dans lequel les acteurs étaient aussi éprouvés que les personnages - Ellen Burstyn s'en souvient toujours, ses opus d'une choquante beauté se vivent, avant tout.














































