
CINE : L'ETRANGERE
L'ETRANGERE
Un film de Florence Colombani
Avec Sarah Pratt, Clément Sibony, Charlotte Hellekant
Durée : 1h17
Date de sortie : 10 janvier 2007

Américaine installée à Paris, Sophie travaille comme costumière à l'opéra. Personnalité discrète et réservée, elle semble incapable d'exprimer ses émotions. Cette jeune femme étrangère au monde qui l'entoure trouve auprès de David, son professeur de théâtre, la force d'extérioriser par le jeu son trouble, en incarnant Isabelle, l'héroïne d'Henry James. David décède brutalement, et Sophie se rapproche d'une cantatrice dont la présence stimule et aiguise sa sensibilité pour l'opéra. Mais un jeune inconnu, Valentin, s'apprête déjà à faire irruption dans la vie de Sophie. Pour peu qu'elle consente à accueillir de nouveau l'amour.
L'Etrangère évoque l'histoire d'une femme en exil dans le milieu artistique parisien. Florence Colombani filme l'errance du personnage, ses refuges et haltes rituels : Sophie arpente les musées et les coulisses de l'opéra, y observe les autres comme dissimulée derrière un voile. Dans sa loge de costumière, tandis que les chanteurs ont déserté les coulisses pour la scène, on la surprend en train de rêver devant une maquette en carton du Chevalier à la rose. L'opéra apparaît comme un décor, un univers d'apparat et de sophistication qui isole Sophie dans ses émotions. Dans le même temps, elle perçoit de la musique de Strauss et des voix qui la chantent une harmonie et une beauté bouleversantes. Avec sa configuration frontale, où les acteurs, jouant parmi des rangées de sièges, font face au public, se placent à sa hauteur, comme s'ils étaient eux-mêmes spectateurs de la réalité, le Chevalier à la rose suggère ici une mise en abyme, un dialogue situé en deçà de la représentation.

Florence Colombani semble briser la séparation et instaurer une proximité entre ces corps transfigurés par la musique et ceux qui en reçoivent, de l'autre côté du miroir scénique, la force et l'émotion. Une incitation à vivre l'harmonie profonde de l'opéra, à en être immédiatement touché. Cette sensation est de celles qui atteignent Sophie. Mais la sincérité de son affectation ne trouve aucun écho dans le monde subtil et raffiné qui l'entoure. Aussi contient-t-elle ses émotions, jusqu'à étouffement. La délicatesse de Sarah Pratt, lumineuse, confère une vulnérabilité émouvante à ce personnage qui se laisse envahir par ses perceptions à l'abri des autres, dans le silence et l'obscurité.
Pour dévoiler les sentiments de cette jeune femme coupée du monde, Florence Colombani s'est inspirée de l'oeuvre d'Henry James. Sophie, son héroïne, est semblable à ces figures d'Américaines innocentes, brisées par l'esprit de la Vieille Europe. Le personnage de Sophie se lit ainsi comme l'illustration d'une esthétique littéraire spécifique. Sa souffrance et son mutisme ne s'altèrent qu'au cours des répétitions où David, son mentor, l'incite à prendre la parole, à s'identifier à Isabelle, l'héroïne d'Un portrait de femme.

L'Etrangère est à ce titre un film extrêmement référentiel. Pour exprimer les motifs intimes qui la font vivre, Florence Colombani a recours à un langage dénotatif qui éclaire l'histoire de Sophie et sa sensibilité. Encore faut-il être à même d'en saisir le sens. A défaut, le film apparaît comme un exercice de style d'une insondable opacité. Mais à travers le traitement du personnage de Sophie, d'une rare finesse psychologique, L'Etrangère n'en est pas moins une célébration subtile de l'amour et de la fragilité humaine.
Elise Sutter
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