
LE COIN DU CINEPHILE : FAUST (JAN SVANKMAJER)
"Sa faculté à tirer les ficelles frissonnantes de son récit rappelle que Svankmajer, maître dans l'art des collages et des gravures, est un magicien admirable et qu'il n'a pas son pareil pour torturer le réel palot."

Si Svankmajer a réalisé quelques oeuvres marquantes sous l'influence de Giuseppe Arcimboldo, artiste-clé de ses oeuvres les plus complexes, Faust représente ce qu'il a fait de mieux au cinéma: maintenir un argument absurde avec des longues scènes distendues, des silences pesants, des regards inquiétants. Bref, filmer la peur dans tous ses états quitte à rendre le spectateur marteau à la sortie de projo. David Lynch a certainement appris avec lui comment il était possible de distiller l'angoisse et de créer des atmosphères délétères. En revisitant un mythe acquis de tous, Svankmajer décrit au départ un personnage vieillissant englué dans la banalité et l'enfermement mortifère cher au génie, replié sur lui-même, qui se réfugie dans son appartement où il épie les moindres faits et gestes comme la scène avec la poule qui revient à deux reprises : une, diurne et grotesque, l'autre, nocturne et flippante. Progressivement, il le fait pénétrer dans le monde féerique d'une loge de théâtre hantée par la figure méphitique du Golem, abritée dans une maison abandonnée, loin de tout rationalisme et de toute civilisation. Loin de nous et pourtant si proche.

Le grand tour de force consiste à rendre cette plongée invraisemblable totalement crédible. Cette manière d'amener le fantastique dans le réel pour créer une tension et un suspens à chaque instant (d'autant plus qu'on redoute la folie créatrice de Svankmajer qui s'autorise tout) ramène à certains de ses opus précédents comme Down to the cellar dans lequel une fillette, pas si éloignée de son Alice descend à la cave (reflet de son inconscient) pour chercher des pommes de terre et découvre un monde surnaturel qui n'est en fait qu'une projection de son imagination enfantine. Le trouble Lewis Caroll n'a pas fini d'impressionner - et d'inspirer - ceux qui ont raison de vouer un culte à Alice aux pays des merveilles. Svankmajer fait partie de ceux-là, de ceux qui ont ri pour masquer le fait qu'ils avaient peur des divagations de la petite Alice et de sa quatrième dimension représentative d'une société férocement phagocytée. Pendant tout Faust, deux personnages aux visages énigmatiques, tels des Cerbères, incitent cet antihéros à passer dans un autre monde. L'homme devient alors acteur de sa propre vie en enfilant le costume de Faust et en prenant part à un spectacle très étrange qui va considérablement bouleverser son existence jusque là très morne : jouer serait donc donner son corps et peut-être aussi son âme. Faust peut être vu comme une réflexion sur l'art comme manifestation d'abnégation: l'acteur se donne, s'oublie et se perd dans un personnage à qui il prête son corps. Mais le cinéma est l'art de l'illusion. La scène finale marquante qui annonce le brusque retour à la réalité souligne par sa légèreté pessimiste (parler des choses graves sur un ton frivole voire anodin constitue le talent de Svankmajer) les conséquences d'un pacte diabolique - entre le diable et le protagoniste, le cinéaste et l'acteur, le spectateur et le film - dans lequel un homme a vraisemblablement vendu son âme au diable.
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