

BAD BOY BOBBY : FILM CHORAL, C'EST QUOI ?
Le premier à avoir utilisé la forme du film dit «choral», c'est Intolérance, réalisé en 1916 par D. W. Griffith. Le but du genre consiste à offrir en un seul objet filmique des narrations multiples où plusieurs personnages, souvent paumés dans une ville anonyme, se croisent, se frôlent, s'aiment, se déchirent et, bien souvent, souffrent. Pour n'importe quel cinéaste, c'est devenu un moyen d'expérimentation redoutable comme il y a peu Alejandro Gonzales Inarritu qui, fort de ses précédents Amours Chiennes et 21 Grammes, fragmentait avec Babel son récit en juxtaposant des points de vue les uns aux autres des quatre coins du globe. Le fait de relier des destins dans une unité de temps déterminée permet d'amplifier dramatiquement des histoires qui, racontées séparément, n'auraient certainement pas le même impact émotionnel. Progressivement, on se rend compte que tous les personnages présentés dans des histoires simultanées, ne forment plus qu'une seule et même personne, viscéralement liée au spectateur. En simulant la distance, les réalisateurs de films choraux cherchent à bousculer nos repères comme nos convictions. C'est pour cette raison qu'après un film Babylonien comme Babel, on se sent tout petit, perdu dans un monde vaste, ébloui par une virtuosité qui à défaut de nous faire fondre en larmes, nous bouleverse discrètement. Cette séparation entre l'unité de lieu et de temps est intéressante pour ce qu'elle révèle : d'un côté, on a une unité métaphysique ; de l'autre, une unité psychologique et sociale, où les personnages peuvent se servir mutuellement de miroirs, révéler ce qu'ils sont les uns par rapport aux autres, découvrir l'image qu'ils renvoient.

En visant l'infiniment grand, les cinéastes trouvent ici la possibilité de parler de grands thèmes universels tels que la solitude, la souffrance intérieure, la déshumanisation de la société, les bassesses humaines, les jalousies; et ainsi, de gratter le vernis des apparences. Souvent, la morale qui en résulte serait qu'on souffre tous mais que personne n'ose dire à quel point nous sommes seuls, lâches et égoïstes. Un moyen comme un autre d'ausculter les travers humains, dont Robert Altman s'est souvent servi pour signer de grandes chroniques polyphoniques en demi-teintes avec autant de tendresse (The Last Show, son dernier, bouffé par la nostalgie de dernière minute et l'ambiance mortifère d'une dernière émission de radio - par extension, son dernier spectacle, son dernier film donc) que de misanthropie (Short Cuts et ses personnages méchants, paumés dans le tumulte de la cité des anges) ou de misogynie vacharde (Dr T et les femmes et ses patientes insupportables qui fantasment sur leur gynéco de Richard Gere, ancienne icône glamourisé par Schrader dans American Gigolo et prince charmant qui fait craquer Julia Roberts dans Pretty Woman). Certains voient à travers le film choral une sorte de lien étroit entre le soap opera et le cinéma, mais ça reste à démontrer tant les ficelles ne sont pas les mêmes. C'est justement l'écueil à fuir : le défaut du genre, devenu légion et parfois même une facilité pour les scénaristes en panne d'inspiration, serait par exemple de construire un film comme un pilote de série télé où des personnages ressemblent à des peintures animées à peine esquissées, servant à véhiculer un message. Parmi les cinéastes qui ont excellé dans ce registre casse-gueule, il faut bien entendu citer Paul Thomas Anderson qui, avec Altman, est devenu le grand spécialiste du genre: les cas de Boogie Nights et surtout Magnolia en sont les démonstrations les plus probantes. Mais ce ne sont pas les seuls.
[p1] [p2] [p3] [p4] [p5] [p6] [p7] [p8] [p9] [p10] [p11] [p12] [p13] [p14] [p15]

































