
KING VIDOR : LE PIONNIER
1ère partie Les Origines
LE PIONNIER
Il y a un monde entre la maîtrise de l'Art cinématographique et la maîtrise de la comptabilité. Malgré des succès tout à fait probants (notamment celui de The Jack-Knife Man, réalisé juste avant The Sky Pilot) le Vidor Village ne parvient pas à équilibrer ses comptes et doit fermer ses portes en 1922. Entre-temps, Florence Vidor s'est hissée sur les plus hautes marches du vedettariat, a tourné pour le grand Cecil B. De Mille, et est devenue une des leading-ladies de la Paramount. Overbookés, les Vidor ne vivent pratiquement plus ensemble et décident de divorcer.

The Sky Pilot
Ayant goûté le fruit défendu de la liberté de création, King Vidor n'est pas pressé de vendre ses services au plus offrant. Il accepte néanmoins la proposition de la Metro de tourner Peg de mon coeur pour une raison exclusive, celle de pouvoir diriger une actrice de théâtre renommée : Laurette Taylor. Rappelons à cette occasion que le mot « Cinéma », à l'époque, n'évoque rien de plus qu'une attraction foraine périssable à destination du bon peuple. Seuls quelques réalisateurs et de rares comédiens osent imaginer que ce nouveau médium puisse prétendre un jour à intégrer les Arts nobles. Vidor, comme beaucoup de ses collègues, est donc en quête de prestige. Mais l'adaptation d'une pièce à succès très bavarde, telle que Peg de mon coeur, en un film muet, contribue à lui faire comprendre que le Cinéma ne trouvera véritablement sa voie qu'en se reposant sur sa propre spécificité.

Peg de mon coeur
Son film suivant, La Sagesse des trois vieux fous (également adapté d'une pièce) va lui donner l'occasion de se concentrer sur cette spécificité. Une séquence prévoit que des détenus s'évadent de prison à bord d'une voiture blindée et sont pris en poursuite par d'autres véhicules ainsi qu'un avion. Pour la préparer, Vidor sélectionne des rythmes musicaux à l'aide d'un phonographe et annote leurs caractéristiques dans les marges de son scénario pour s'en souvenir sur le plateau et diriger en conséquence. Enfin, dans la salle de montage, il ordonne ses prises afin qu'elles suivent au plus près le crescendo rythmique qu'il avait en tête lors de sa préparation. Vidor appellera cette technique la « silent music », réalisant là que l'Art avec lequel le Cinéma entretient le plus de rapports est bel et bien la musique (80 ans plus tard, l'idée n'a toujours pas été assimilée). Le drame à suspense Capriciosa (Wild Oranges), où une jeune femme et son grand-père sont persécutés sur une île isolée par un prisonnier évadé, va lui donner l'occasion de jouer un peu plus avec ces harmonies musicales.

Capriciosa
Afin de rendre les lieux stressants, Vidor utilise sa « silent music » sur des objets anodins, une chaise à bascule qui bouge légèrement, un papier journal qui balaie le sol, une planche qui bat sur le toit au gré du vent, inaugurant sans le savoir ce qui deviendra une figure rhétorique du thriller et de l'épouvante. Lorsque le comédien principal, James Kirkwood, se blesse grièvement et doit être remplacé par Frank Mayo, Vidor imagine qu'il soit possible de ne pas retourner toutes les scènes du personnage. En jouant au montage sur les plans éloignés et les plans de dos, il parvient à sauver l'essentiel des prises et ne filme Mayo que pour les plans rapprochés, le corps de James Kirkwood devenant ainsi rétrospectivement la doublure de Mayo (méthode réutilisée par Spielberg lorsque Harrison Ford se fit hospitaliser durant le tournage d'Indiana Jones et le temple maudit).

































