
SISTERS, DE BRIAN DE PALMA : AUTOPSIE D'UN CRIME PRESQUE PARFAIT

Avant Soeurs de sang, Brian De Palma réalisait des oeuvres éminemment expérimentales, riches en improvisation, dans lesquelles on pouvait voir Robert De Niro. A l'époque, le cinéaste peine méchamment pour trouver des distributeurs susceptibles de le faire émerger. Déprimé par l'expérience malheureuse de Get to know your rabbit, opus réalisé en 1970, où le réalisateur n'a eu aucun contrôle et refusait toutes les décisions malheureuses de ses producteurs, De Palma reste trois ans au chômage, quitte Hollywood où il s'était installé pour réaliser le film susmentionné, revient à New York et écrit pendant ce temps un scénario très personnel autour de soeurs siamoises et de meurtres sanguinolents. Par chance, il rencontre le producteur Edward R. Pressman qui va lui mettre le pied à l'étrier et lui donner l'occasion de réaliser le script qu'il a mijoté pendant cette longue absence. Ce sera donc Soeurs de sang (Sisters), film placé sous le signe de la schizophrénie patente, première expérience grand public du réalisateur, qui célèbre l'union schizoïde du fond (Greetings et sa substance très écrite) et de la forme (Dionysus in 69 et la première expérimentation du split-screen). A la revoyure, De Palma montre dans Sisters qu'il est moins un réalisateur de pur film d'horreur comme on l'a assimilé à l'époque qu'un as du genre policier dont il connaît toutes les combinaisons.

Dans sa filmographie, cela s'est traduit de manière explicite à travers une kyrielle de personnages louches (beaucoup de détectives), des subterfuges (la vidéosurveillance) et des artifices brillants (le fameux split-screen, procédé schizophrène auquel Tarantino a rendu un hommage ouvert dans Kill Bill vol. 1 en empruntant un morceau de Bernard Hermann). A la sortie de Sisters, les critiques s'enflamment et voient De Palma comme le nouveau Hitchcock. Dans l'Hexagone, Soeurs de sang sort confidentiellement, écopant d'une interdiction aux moins de 18 ans, en grande partie due à la scène de meurtre, toujours aussi impressionnante aujourd'hui. Dès les premières images du film, on sait dans quel territoire on se trouve. Dans un vestiaire, un homme (Lisle Wilson) fait la charmante rencontre de Danielle, mannequin québécois peu farouche et mystérieux (Margot Kidder, inquiétante et détraquée comme plus tard une Jennifer Jason Leigh - un compliment, bien sûr, revue dans la série Superman aux côtés de Christopher Reeves) qui par amour du jeu se fait passer pour une aveugle et se désape sous ses yeux ébahis. Incipit lubrique d'un film érotique italien ? Non : nous sommes dans une émission télévisée powellement baptisée Peeping Tom (titre du Voyeur en anglais) où les candidats doivent deviner les réactions de quidams surpris en pleine caméra cachée. Un élément pas anodin qui renvoie au passé de De Palma qui faisait de jolies choses avec sa caméra érotomane avant de devenir cinéaste et à l'obsession du voyeurisme chère au réalisateur depuis Hi, mom !. Du sexe, aussi, bien sûr, comme toujours. En faisant du spectateur un voyeur, il reprend nommément la conception du cinéma par Michael Powell dans Le Voyeur.

Après l'émission, l'homme et la femme font plus ample connaissance en passant la nuit ensemble. Séduit par la singularité de la demoiselle qui cette nuit a hélas oublié de prendre ses cachets, il passe la soirée avec cette dernière et apprend qu'elle a une soeur jumelle (Dominique) qu'on ne verra que hors champ et qui a visiblement de sérieuses névroses et de graves problèmes relationnels. Mais c'est broutilles. Le lendemain, c'est fête : Danielle et Dominique célèbrent leur anniversaire. Et s'il allait leur offrir un gâteau avec leurs noms dessus ? Et s'il se faisait poignarder ? Et si son cadavre était caché dans le canapé du salon ? Et si avant de mourir il avait alerté une journaliste opportuniste (Jennifer Salt, icône de la contre-culture déjà présente dans l'un des premiers De Palma - The wedding party - coiffée comme Kim Carnes dans les années 80) qui va traquer la proie et faute de preuves concluantes basculer peut-être dans une folie schizophrène ? Et s'il s'agissait d'un fantasme ? Et s'il n'y avait pas eu de meurtre ? Et s'il n'y avait pas eu de jeu télévisé ? Bon sang mais qu'est-ce que c'est que ce film ?
Avec ce long métrage (pas son premier donc, contrairement à ce qu'on entend souvent) qui a fait connaître son style visuel rutilant et ses thématiques chéries, Brian de Palma réussit à brouiller les cartes du thriller lambda et fait longtemps douter le spectateur sur ce qu'il vient de voir à grand renfort de mises en abyme annoncées dès le jeu télévisé. Comme tous les De Palma, le film fonctionne à répétition tant il est allusif et joue sur des indices perversement disséminés tout le long d'une intrigue qui déraille avec élégance. On s'évoque cette présence de l'homme inquiétant (William Finley que l'on retrouvera dans Phantom of the paradise, le De Palma qui a suivi et déjà vu précédemment en prophète gourou dans Dionysus in 69) qui apparaît dans la foule en imperméable lisant son journal et qui, quelques minutes plus tard, dans le second pano sur le public, laisse une place vacante. Pendant cette longue introduction, on est partagés entre le rire (le ridicule ne tue pas un public qui rivalise de sourires ostentatoires pour bien passer à la télévision) et l'effroi (la présence de cet homme énigmatique qu'on a perdu de vue et laisse un siège vide au premier rang d'une émission télé - a-t-on rêvé ? Existe-il ?).
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