
ENTRETIEN AVEC DIMA AL-JOUNDI
Pouvez-vous nous résumer un peu votre parcours jusqu'à votre arrivée dans le milieu du cinéma ?
C'est tout de suite le cinéma en fait car j'ai eu mes 18 ans à Bruxelles, où j'ai étudié le cinéma. J'étais à l'INSAS (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle), en section script/montage. Après mes études, j'ai été monteuse pendant huit ans, et j'ai travaillé sur beaucoup de documentaires. Petit à petit, c'est ce qui m'a amenée vers l'écriture. En 1994, j'ai décidé de produire mon premier moyen métrage, un docu-fiction qui s'appelle Entre nous deux Beyrouth, une histoire très personnelle. Il a remporté tellement de succès que j'ai décidé de continuer dans cette voie. J'ai ensuite fait un film en Turquie, Sur la Route de la Soie. A chaque fois, je produisais ou j'aidais la production. En 1995, j'ai voulu visiter un peu le monde et je suis partie au Sri Lanka, pour travailler avec une chaîne de télévision humanitaire, qui aidait beaucoup les jeunes à se former dans l'audiovisuel. Et c'est là-bas que j'ai rencontré des femmes Sri Lankaises qui partaient au Liban comme domestiques.

Dima Al-Joundi sur le tournage de BONNE A VENDRE
Le passage à la production était donc un moyen de pouvoir monter vos projets personnels plus facilement ?
Absolument, quand j'étais monteuse à Bruxelles, personne n'allait me reconnaître comme réalisatrice de documentaire. Il fallait que je motive les gens, et petit à petit, je me suis trouvée obligée de produire. Au début j'ai réussi à rassembler 70% de mon budget en 5 mois, parce que je tapais à toutes les portes, je n'avais pas froid aux yeux, et je voulais vraiment tourner. C'était une urgence pour moi. J'ai étudié un minimum la production mais j'ai beaucoup appris sur le tas, et maintenant je donne des cours de formation en production.
Plus vous aviez d'expérience dans le domaine, plus les projets étaient faciles à monter ?
Non, c'est toujours dur, mais monter un documentaire est plus facile que monter une fiction. Malheureusement au Liban, nous n'avons aucun soutien. Le ministère de la culture nous donne des clopinettes. Je viens de terminer un long-métrage de fiction en tant que productrice et ça nous a pris quatre ans pour monter le plan de financement, alors que pour un documentaire, ça ne prend que deux ans.
Comment s'appelait la chaîne pour laquelle vous travailliez ?
YA TV - Young Asian Télévision - et elle dépendait d'une ONG (Organisation non gouvernementale) qui s'appelait Worldview International Foundation. Moi j'ai surtout aidé les jeunes à apprendre à faire des documentaires, j'ai travaillé avec les enfants des rues, et très vite je me suis aperçu que les médias étaient vraiment très motivés par l'humanitaire.

Dima Al-Joundi, quelques minutes avant la cérémonie de clotûre (Vesoul - 20 fév. 2007)
Quand avez-vous entendu parler pour la première fois des problèmes des domestiques Ski lankaises ?
J'avais quitté le Liban en 1984. Les Sri Lankaises ont commencé à venir travailler au Liban vers 1985, donc je n'ai pas pu côtoyer ça de près, ni à Bruxelles, ni à Paris. En arrivant à Colombo (NDR : Capitale de Sri Lanka), tous les chauffeurs de tuk-tuk (NDR : Cyclo-pousse) qui savaient que j'étais libanaise, me demandaient d'envoyer leur femme au Liban. Et là j'ai commencer à me poser la question " Est-ce qu'il y en a autant, et pourquoi veulent-elles partir ? " . Quand j'ai commencé à faire des aller-retours entre Colombo et le Liban, c'est là je me suis rendue compte à quel point c'était tragique. Quand j'allais voir ma famille au Liban, j'étais dans l'avion avec la plupart de ces domestiques, j'étais coincée dans le bus où je voyais leur famille leur dire au revoir en pleurant derrière les barbelés. Donc j'ai vécu tout ça avec elles, et il y en a qui me rappelaient pour me raconter leurs problèmes. C'était comme si j'étais devenue une assistante sociale, sans en avoir ni les moyens, ni le titre.

Dima Al-Joundi reçoit le prix du public (Vesoul - 20 fév. 2007)
Avez-vous essayé de les aider par un moyen quelconque ?
Il y en a une qu'on a essayé d'aider. C'est une femme que j'avais filmée en 1996, qui est partie à Beyrouth, et qui a appelé ma mère en urgence pour lui dire " Ils mettent un cadenas sur le frigo, ils ne me donnent rien à manger, s'il vous plait, demandez à Dima de m'aider... ". Ma mère a essayé d'aider, mais ça n'a pas marché...

Dima Al-Joundi remercie le public (Vesoul - 20 fév. 2007)
Le projet Bonne à Vendre ne s'est pourtant monté que récemment ?
Oui, en 2005. C'est Patricia Hubinnet des Films du Soleil qui m'a convaincue de réaliser un documentaire sur la condition des domestiques Sri Lankaises au Liban. Elle m'a dit qu'il fallait que je m'arrête un peu de distribuer et de produire, car je distribue aussi pas mal de long-métrages, de film européens notamment, au Proche-Orient. Il fallait que j'arrête, car il était très important que je fasse ce film. C'est grâce à MEDEA, une aide au développement, de l'union européenne espagnole, qu'on a pu débuter le développement de la production de Bonne à Vendre.
Comment avez-vous décidé du choix des trois protagonistes ?
Il y en a une qui rentre au Sri Lanka après 5 ans, il y en a une qui part pour la première fois au Liban, alors qu'elle n'a jamais quitté son village depuis sa naissance, et une qui est " free-lance " qui, en fuyant, s'est retrouvée à Beyrouth, et heureusement elle y a rencontré un gentil Syrien , avec qui elle s'est mariée. Ils s'aiment beaucoup. Pour moi qui refuse de faire du travail de journaliste reportage " carré " car je suis plutôt dans le documentaire d'auteur, limite proche de la fiction, là c'est la première fois que je fais une vraie enquête, déjà pour comprendre comment ce système d'esclavage fonctionne entre les deux pays. Et je me suis rendu compte, avec mon conseiller qui est aussi l'avocat que vous voyiez dans le film, et d'autres, que pour montrer la totalité d'un système, il fallait prendre une femme dont c'est la première expérience, une qui revient après de longue années, et une qui stagne, d'où la recherche de ces trois personnages. Jj'ai écrit le scénario en fonction de ça.
Vous saviez donc à l'avance le type de réaction que vous alliez avoir devant la caméra. Les larmes dues au déchirement familial etc... Comment avez-vous géré ce genre de scènes ?
Je me suis retenue. Moi qui suis très pudique, quand Sashika a pleuré dans le bus, j'avais envie de la prendre dans mes bras, mais je ne l'ai pas fait pendant le tournage. C'est beaucoup plus tard dans l'avion que je suis venue m'asseoir à côté d'elle, pour la soulager, en sachant que je lui mentais, parce que je savais que ce qu'elle allait vivre n'allait pas être soulageant. Moi qui ai le coeur sensible, j'ai fait un effort pour avoir l'image à l'écran. Je veux que cette même image, qui moi me faisait pleurer et vibrer dix ans plus tôt, fasse le même effet aux spectateurs. Je ne dis pas que Bonne à Vendre est un grand film, mais c'est un témoignage touchant, il n'y a pas de doute là-dessus. J'ai un ami réalisateur indien nominé à Vesoul - Bappaditya Bandopadhyay - qui m'a dit sur le podium, " Je suis très content pour ton prix - Il y a un mot pour décrir ton film : touchant ". Ca touche le coeur, et c'est ce que je voulais. Pour moi, le cinéma doit être toujours livré avec de l'émotion, sinon, il y a quelque chose qui manque.

Ensieh Shah-Hosseini, Bappaditya Bandopadhyay, et Dima Al-Joundi (Vesoul - 20 fév. 2007
Le témoignage des trois femmes ne surprend pas vraiment. Par contre ceux du prêtre, qui parle des trafics d'enfants, ou du directeur d'agence, qui évoque les passages à tabac, viols, et meurtres des domestiques, sont incroyables. Imaginiez-vous ce qu'ils allaient dire avant de faire l'interview ?
Non, mais j'avais déjà vu des barbares. Quand j'habitais à Colombo, il y avait des libanais recruteurs de bonnes, et je les croisais dans des hôtels 5 étoiles. J'essayais de les éviter, j'ai même une fois renversé un verre de whisky sur l'un d'eux, parce qu'il avait amené une éthiopienne qui avait le sida, et pour éviter de payer son billet d'avion de retour, il lui a fait signer un papier comme quoi, il ne lui doit rien. Cette femme est devenue prostituée, elle a amené le Sida dans les rues où elle s'est prostituée. Ce salaud, pour économiser 600 dollars, 'est débarrassé d'un être humain malade, qui a besoin de soins. En ce qui concerne le recruteur interviewé, quand mon avocat m'a dit " je vais te montrer un phénomène ", je m'attendais à ce que ce soit quelque chose de choquant, mais pas à ce point.
Quelle est d'après-vous les raisons d'une telle méchanceté ?
Money, money, money. Ça a toujours existé. Avant, il y avait l'esclavage des noirs, ça a été aboli. Mais aujourd'hui il existe toujours une forme d'esclavage, de profits, basé sur le business. Ses femmes sont la première recette nationale du Sri Lanka, qui a financé la guerre contre les Tamouls. Donc, je peux imaginer que ça arrange tout le monde des deux cotés. Les femmes Sri Lankaises continuent à partir, à souffrir, pour 100 dollars par mois qu'elles envoient à leur famille. Au Sri Lanka, 40% de la population est domestique. Ça fait beaucoup.
Est-ce que votre documentaire fait partie des solutions pour lutter contre ce fléau ?
Moi, je ne suis pas ministre du travail, mais je peux avec mon film, emmerder les ministres du travail. Je mets mon film à disposition, pour les gens aux Liban, les avocats, les associations, pour qu'ils l'utilisent afin de changer la loi du travail, qui exclue les domestiques. Par rapport au Sri Lanka, l'idée est de faire un ciné-caravane, en version sinhalèse, pour le montrer dans les villages et ouvrir les yeux de ces femmes. Elles ne savent pas qu'elles vont vivre un enfer. Moi, j'utilise les moyens que je connais. Je leur donne la copie gratuitement, pour qu'on essaye d'influencer le système.

Dima Al-Joundi et Martine Therouane (Vesoul - 20 fév. 2007)
Ce film fait 53 minutes, y'a-t-il des scènes importantes que vous avez dû couper malgré vous ?
Oui, mais ceci dit j'avais une monteuse magnifique, Catherine Poitevin, et finalement, il y a très peu de plans que je regrette de na pas avoir utilisé. Le montage a duré trois mois, et toutes les semaines, je me souvenais d'un plan et je disais " Catherine, il faut que tu places ce plan, il me tient à coeur " et elle se prenait la tête entre les mains. J'ai surtout coupé des mises en situations. Par exemple, la scène où les domestiques font un stage de formation, avec le poulet, et le travelling sur les pieds, etc... j'avais beaucoup plus d'images, j'aurais aimé avoir une scène entière, pour montrer comment ces filles sont accueillies, et ce qu'elles apprennent. Finalement, elles n'apprennent rien.
Quelle est où quelle sera la carrière d'un film comme Bonne à Vendre ? Il ne s'agit pas que de télévision, festival, et argent. Le but est d'arriver à faire changer une situation, grâce à un film, c'est ça que je veux. C'est pour ça que j'étais contente d'avoir le prix du public. Ça veut dire que le public a été touché par ce que je lui ai montré. Pour moi c'est le plus important. Plus que l'argent, les festivals ou les prix... Une amie de ma mère qui enfermait sa bonne, après avoir vu mon film, la laisse partir tous les dimanches, seule à l'église. Pour moi, ça c'est un acquis. C'est le plus important.

Dima Al-Joundi à la Bambouseraie (Vesoul - 20 fév. 2007)
Votre prochain projet ?
Je ne sais pas. On habite un pays où il y a beaucoup de " stand-by " et beaucoup de points d'interrogations. Et ça va très très mal au Liban. Et je ne sais pas si je vais tenir le coup. Parce que moi, la barbarie, je ne supporterais pas, et le fanatisme, surtout pas. Peut-être que je quitterai le Liban, pour me retrouver dans une autre île du monde (rires). J'embarquerai tout ce que j'ai fait dans ma caravane. Pour l'instant, niveau projet, c'est l'inconnu. Cela dit, j'ai quelques images du bombardement israélien sur le Liban, que j'ai tournées l'été dernier. C'est encore trop tôt pour en parler. Mais mon prochain projet sera lié à ça. Toujours Beyrouth...
Un mot pour les Français ?
Filmez, filmez, filmez ! et regardez... Faites des films, faites beaucoup de documentaires pour vous rapprocher des êtres humains.
Et les fictions alors ?
Il y a aussi beaucoup de fictions humanistes qui ont le style documentaire comme Les Barbelés que j'adore. Les deux genres sont liés.
Votre avis sur le Festival d'Asie de Vesoul ?
Je suis très contente d'être venue à Vesoul. On m'avait dit avant, " Où tu tu vas, au fin fond de la Franche Compté ? C'est où Vesoul ? " et en fait, ils sont magnifique, Martine et Jean-Marc Therouane, ont fait une sélection de films incroyables, c'est vraiment d'un très haut niveau professionnel et culturel sur le cinéma asiatique.
Propos recueillis le 20 février 2007. Merci à toute l'équipe du Festival des Cinémas d'Asie de Vesoul

Site du Festival des Cinémas d'Asie de Vesoul
Frédéric Ambroisine
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