
CINE : LES TEMOINS
LES TEMOINS
Un film d'André Téchiné
Avec Michel Blanc, Emmanuelle Béart, Sami Bouajila
Durée : 1h52
Date de sortie : 07 mars 2007

André Téchiné est l'un des rares cinéastes français à posséder à ce point le sens du romanesque et à l'assumer aussi bien. Pour nous raconter cette histoire intimiste que bon nombre de réalisateurs auraient choisi de circonscrire dans des chambres de bonne miteuses ou des Backrooms sordides, il opte en faveur de l'écran large, des couleurs éclatantes, des envolées de musique et des interprètes de renom.
Jusqu'à présent, le Sida au cinéma, c¹était soit Les nuits fauves de Cyril Collard, leurre romantique érigé en phénomène générationnel et couvert de César avant d'être jugé irresponsable, ou Un compagnon de longue date de Norman René, plaidoyer larmoyant en faveur de la tolérance, aujourd'hui bien démodé. C'est-à-dire des films provocants ou solennels qui témoignaient de la difficulté d'aimer avec la mort à la clé. André Téchiné a bien fait d'attendre. Du coup, son film affiche une ambition pédagogique à l'usage des jeunes générations et considère cette époque avec une nostalgie amère de paradis perdu. Les témoins, ce sont ces hommes et ces femmes d'il y a vingt ans qui croyaient que la contraception généralisée et le droit à l'avortement les autorisaient à jouir en toute insouciance d'une liberté sexuelle inédite et ont parfois payé de leur vie ou de celle de leurs proches ce bonheur éphémère.

Le propos de Téchiné est ambitieux, mais il a su s'en donner les moyens. Face à Emmanuelle Béart, dont il est décidément le seul à mettre en évidence la vulnérabilité qui affleure sous la plastique de bimbo, il réunit une distribution particulièrement inventive, de Sami Bouajila en macho au coeur d'artichaut à Michel Blanc dans un contre-emploi radical d'amoureux transi prêt à tout pour exorciser une faute qu'il aurait pu commettre mais qui n'en est d¹ailleurs pas une. Mais il n'existe pas de personnages secondaires chez Téchiné. Il suffit de voir la façon dont il dépouille le visage de Julie Depardieu de tout artifice pour mesurer sa capacité à pousser ses interprètes dans leurs ultimes retranchements et à brouiller les cartes entre comédiens chevronnés et débutants. Car celui par qui le scandale arrive ici, le jeune homme autour duquel les autres protagonistes tournent comme des insectes autour d'une lampe halogène, c'est un inconnu qui l'incarne, avec cette fraîcheur miraculeuse de la première fois. Retenez son nom : il s'appelle Johan Libéreau et il n'a vraiment rien à envier à ses partenaires.

Tel est le talent de Téchiné qui taille patiemment ce diamant brut et signe L'un des plus beaux films de sa brillante carrière. S'il réussit à rendre éminemment populaire un sujet ô combien délicat, c'est en restant constamment à hauteur d'homme. Son film est enfin le plus efficace des remèdes contre l'oubli. Parce que cette guerre sans nom n'est pas finie et que le silence et l'indifférence continuent à tuer chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde qui s'écoulent. Allez voir Les Témoins, et sortez couverts !
Jean-Philippe Guerand
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