LE COIN DU CINEPHILE : SCORPIO RISING (KENNETH ANGER)
" Tout Scorpio Rising doit être vu sous l'angle de l'ironie: les symboles sont désamorcés par l'absurde d'autant qu'un phénomène de mode sociétal aussi bidon qu'inquiétant est rigoureusement passé à la moulinette visuelle. "
.
Qu'on se le dise : Kenneth Anger reste la figure mythique du cinéma underground américain. Point barre. Avant de réaliser la bombe à retardement Scorpio Rising, Kenneth Anger, formaliste prodigieusement doué, toqué de Aleister Crowley et d'expériences extrêmes, possède un parcours riche. Son premier court métrage Fireworks, réalisé en 1947, ne passe déjà pas inaperçu. Sous l'influence de Lautréamont, le cinéaste met en scène un fantasme homosexuel sadomasochiste où, dans une atmosphère cotonneuse, le corps d'un jeune homme est torturé par une bande de marins lubrique. Alors président d'un jury de festival, Cocteau tombe sous le charme de cet émule de Jean Genet et lui remet le prix de l'oeuvre poétique. Les deux artistes se retrouvent lorsque Anger s'installe à Paris et assemblent leurs points communs (ils partagent tous deux le même goût pour l'iconographie mystique). Pendant cette parenthèse, Anger réalise Puce Moment sur la face sombre de la machinerie Hollywoodienne, qu'il dédie à sa grand-mère, jadis costumière sur les plateaux du muet - il a utilisé pour l'occasion ses robes et ses accessoires de maquillage. De cette expérience, de cette fascination, naît le sulfureux Hollywood Babylon, pavé gargantuesque qui demeure aujourd'hui comme une bible absolue sur l'écaillage des illusions illusoires de l'usine à rêves. De retour aux États-Unis, Kenneth Anger s'hasarde dans un registre ésotérique en construisant la sarabande expérimentales d'Inauguration of Pleasure Dome, à travers laquelle il révolutionne la grammaire cinématographique et travaille une image malléable où toutes les superpositions sont concevables. L'assemblage novateur ressemble à du pop-art.
Tout ça, c'était juste avant Scorpio Rising, sorte d'aboutissement barbare, chef-d'oeuvre fétichiste et satanique, qui reste l'un de ses travaux les plus connus. Le cinéaste présente une vision quasi-transcendée du mythe du biker américain. Sommairement, on suit un jeune motard, reflet d'une génération perdue, errant entre longues virées nocturnes et fêtes aux accents de bacchanale, qui plonge dans les sectes de motoristes américains dans les années 60 où les rituels bestiaux impliquent des codes vestimentaires et sexuels. L'inspiration de Anger pour créer Scorpio Rising est née lors une rencontre avec un groupe de motards, qui avaient construit eux-mêmes des motos d'exposition flamboyantes. Dans un dédale méandreux d'images organisées comme dans un cauchemar, Anger continue de négliger de manière radicale les règles usuelles de la narration pour s'adonner à un grand bain d'expérimentation formelle, préfigurant sa fascination pour l'occulte et la magie noire, où des symboles se frottent les uns aux autres (les motards en cuir noir sont assimilés à des Thanatos narcissiques, la moto à un emblème provoquant autant le plaisir solitaire que le danger de l'ivresse) et révèlent leur dimension érotique insoupçonnée.
[p1] [p2]

























