
CINE : GRADIVA (ALAIN ROBBE-GRILLET)
Tout sur C'est Gradiva qui vous appelle - La Critique - Le 0000-00-00 00:00:00GRADIVA
Un film d'Alain Robbe-Grillet
Avec Arielle Dombasle, James Wilby, Dany Verissimo
Durée : 1h50
Date de sortie : 09 mai 2007

Autant prévenir : Gradiva (C'est Gradiva qui vous appelle) est une expérience «autre» de cinéma qui ne vous interpellera uniquement si vous aimez son auteur : Alain Robbe-Grillet, cinéaste spécialisé depuis des lustres dans les histoires d'amour perdues dans le temps, les rencontres hasardeuses et les brouillages spatio-temporels. Beaucoup le connaissent pour avoir apporté sa plume absurde à L'année dernière à Marienbad, d'Alain Resnais (ce dernier peaufinant ses qualités de formaliste). Eternel amoureux des jeux fictionnels tordus, de la fantaisie incontrôlable et des étreintes cérébralo-sensuelles, il plonge dans des eaux généralement ignorées par le cinéma. D'où grand intérêt de la découverte. L'action de son dernier long métrage se déroule dans une casbah à proximité de Marrakech, un ancien palais en ruine où errent quelques vestiges du passé, des frasques immorales et peut-être des fantômes d'amour. Dans ce cadre précis, le réalisateur propose une illustration de l'orientalisme pictural et d'une chambre des fantasmes où une tête chercheuse (James Wilby, totalement déphasé) croise Belki, une jeune maîtresse mystérieuse, esclave sexuel interlope qui incarne peut-être l'idéal féminin physique aux formes provocantes (Dany Verissimo) et Gravida/Hermione un fantôme d'amour qui devient l'incarnation de la femme rêvée et de l'amour platonique (Arielle Dombasle).

En surface, Gradiva est donc un film érotique au sens Pasolinien où tous les excès sont concevables à condition de se rappeler que l'atmosphère est fantasmée (donc irréelle). Les tabous sont transgressés et plus grand-chose n'a de sens moral. En substance, il s'agit surtout d'une comédie cintrée aux éclairs mélancoliques où l'extravagance et la perte de soi deviennent les mamelles du vertige. Robbe-Grillet s'inspire de Wilhem Jensen et sa nouvelle Gradiva, fantaisie Pompéienne, a priori intraduisible sur grand écran et persévère dans le registre du surréalisme à base d'anachronismes, de femmes mystérieuses et de jeu sur les apparences. Par exemple, un aveugle mendiant se retrouve quelques scènes plus tard en taxi flic. Le jeu de pistes s'apparente plus ou moins aux jeux de rôles où ce qui semble être n'est pas. Virtuose de l'ambiguïté, Robbe-Grillet démontre qu'il est capable de donner l'illusion du sens là où il n'y en a plus aucun, de faire passer une tautologie pour un discours subversif. Iconoclaste et aigu, le cinéaste suit les rêveries anxieuses d'un homme solitaire qui fluctue entre réel discutable et dérives imprévisibles. Entre lignes de fuite et brusques décalages, la fiction entraîne dans un univers du court-circuitage où tout est possible. Le protagoniste est paumé comme le spectateur et c'est là le point fort du film, même si certains risquent d'arguer que Robbe-Grillet fait dans l'autocitation. Il peut halluciner, s'éprendre de désir, multiplier les rôles (critique d'art anglais, historien ou double de Delacroix). Peu importe: nous sommes dans un rêve. Un songe. Un no man's land de cinéma. Autre qualité (et pas des moindres) : Gradiva entraîne fort et bien dans son tumulte paranoïaque et reflète les élans de personnages qui pénètrent dans le grand labyrinthe de la passion amoureuse.

Alors, oui, il faut voir Arielle Dombasle se balader dans les rues marocaines vêtue de blanc, courir avec un cheval en pleine nuit et clamer qu'elle n'est qu'une actrice de rêve pour capter le tourbillon recherché par cet objet doucereusement illogique. En évitant les mouvements de caméra inutilement tarabiscotés; en peignant sur la pellicule des tableaux faussement inertes; en fonctionnant sur la répétition, le dialogue de sourd et le sentiment de déjà-vu; en conviant un casting baroque (Farid Chopel, Farida Khelfa, Arielle Dombasle, Dany Verissimo), Robbe-Grillet, que l'on n'avait pas vu en aussi grande forme depuis longtemps, réalise un film libre à base de déambulation hypnotique et d'inquiétude intérieure. Ce jeu de séduction chatoyant, hanté par la présence maquisarde du mal, parcouru par un bruit qui rend fou, autopsie les glissements progressifs du plaisir et s'amuse dangereusement avec le feu à une heure de standardisation extrême. Ce qui nous plaît au fond dans cette Gradiva, c'est la détermination de Robbe-Grillet soutenu par ses acteurs bienveillants à aller jusqu'au bout de son délire sans s'arrêter à mi-chemin, sans faire demi-tour. Pour mieux tordre le cou à l'esprit de sérieux. Pour mieux provoquer les biens pensants.

On franchit des étapes en pensant à Sade et en rigolant avec lui. On se laisse délicatement enfermer dans ses sphères oniriques. Ou alors, on reste à l'extérieur, en regardant le spectateur avec un oeil curieux ou las. Quoiqu'il en soit, quelque chose de bizarre se produit. Cette béance à l'imaginaire qui explore les fantasmes masculins inconscients et cette ouverture qui consiste à laisser le spectateur libre face à ce qu'il regarde donnent à penser que Gradiva, comme les précédents Robbe-Grillet, est un sacré mystère qui n'appartient qu'à son auteur. Nullement calibré pour retenir les impatients et subir la concurrence actuelle. Ne pas conclure au machin intellectualisant et outrecuidant: on aborde juste sans boussole (sauf pour ceux qui connaissent L'immortelle) un conte qui oscille entre innocuité et cruauté qui bouscule les modes d'emploi avec ses points de suspension, ses soliloques fiévreux et son langage des corps. On est ailleurs. Dans un élixir où les acteurs, échappés d'une Nouvelle Vague de désir, jouent de manière désincarnée. Dans une fantasmagorie enfermée dans une folie plutôt étanche où la résolution sera forcément tragique. Dans quelque chose de cher à Buñuel (période Le fantôme de la liberté) qui ravive l'appétit de merveilleux. Dans quelque chose de ténébreux et beau. On ne le recommandera pas à tout le monde mais on compte sur votre curiosité.
Romain Le Vern
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