LE COIN DU CINEPHILE : CLEAN, SHAVEN (LODGE KERRIGAN)
"Que ce soit Clean, Shaven, Claire Dolan ou Keane, les films de Lodge Kerrigan, enfermés dans leur bulle autiste, traduisent un manque, un risque: celui d'être pris pour ce qu'on n'est pas."
Lodge Kerrigan est un cinéaste facétieux qui aime brosser des portraits de personnages solitaires au seuil de la folie qui veulent échapper à une totale déshumanisation. Ses films racontent ces errements impossibles. Dans son premier Clean, Shaven, deux histoires se chevauchent. Celle de Peter Winter, schizophrène autodestructeur taraudé par des hallucinations effrayantes, qui s'est enfui de son hôpital psychiatrique dans le but de retrouver la fille dont on vient de lui retirer la garde. Non loin de là, une autre histoire prend naissance: celle d'un inspecteur du FBI qui traque au gré d'indices épars un serial killer prenant plaisir à mutiler des fillettes sans défense. On suit les moindres mouvements et bouleversements internes d'un personnage jusqu'à ce qu'une enquête policière vienne chambouler la fausse placidité ambiante et apporter un semblant de rationalité. Programme qui en soi n'invite aucunement à l'euphorie et pour cause: on ne rit pas chez Lodge Kerrigan. Ses trois films, courts et silencieux, se présentent tels des requiems où le recueillement du spectateur s'impose. Pourvus d'une économie d'effets, ses élixirs existentiels posent chacun à leur façon la question de la subjectivité au cinéma (ce que l'on ressent en voyant le film).
Le travail sur le son dans Clean, Shaven permet d'appuyer la sensorialité et d'entrer dans le brouhaha mental du protagoniste. Tout plein de bruits bizarres se confondent et forment la même mélodie dissonante d'un malheur inconcevable. Que ce soit Clean, Shaven, Claire Dolan ou Keane, les films de Lodge Kerrigan, enfermés dans leur bulle autiste, traduisent un manque, un risque : celui d'être pris pour ce qu'on n'est pas. La caméra colle au corps des personnages et travaille le paradoxe comme dans les meilleurs délires névrotiques de Polanski (Répulsion). Dans Clean, Shaven, titre Scorsesien s'il en est, les scènes d'automutilation montrent à quel point le personnage est déconnecté de la réalité si bien que les actes qu'il commet peuvent devenir insupportables au regard. Sans tomber dans les analyses d'un Cronenberg (Crash) chez qui les personnages se font du mal pour prouver qu'ils existent dans une société robotisée et déshumanisée, Kerrigan regarde les blessures de son protagoniste et les panse en suivant son périple (réel ou fantasmé, on ne sait pas bien). A chaque instant, il montre des individus dont la souffrance envahit l'écran et contamine le spectateur. Le point de vue du spectateur a le temps de changer entre une première impression a fortiori négative et le charivari émotionnel final. A bien regarder, tous les films de Lodge Kerrigan fonctionnent de la même façon. On entre dans la salle en ne sachant pas ce que l'on va découvrir sur l'écran. Deux heures plus tard, on sort de la projection, bouleversé. Bouleversé d'avoir assisté à des films qui parlent si bien. Faire pleurer dans les chaumières n'est pas l'objectif de la maison. Juste édifier un cinéma vital, sensitif et sensible, afin de permettre l'identification et la compassion.
[p1] [p2]


































