On a tout entendu sur Soderbergh, un génie ou un charlatan selon les sources, un esthétisant, qualification toujours péjorative dans quelques bouches pincées. Pourtant, à présent qu'il n'est plus le jeune prodige récompensé maintes fois pour son très bon
Sexe mensonges et vidéo, cet homme a derrière lui une belle oeuvre protéiforme. Du film d'auteur pur, l'exercice de style cinéphile (
Kafka, l'Anglais) ou l'expérimentation sans compromis (
Full Frontal, Solaris en hommage à Tarkovski, et comme producteur
Keane), au film de divertissement le plus jubilatoire et décomplexé (
Ocean's 11, 12, 13) en passant par le film de genre (
Hors d'atteinte). On note également dans sa filmographie une veine également plus engagée (
Erin Bockovich, Traffic et comme producteur
Syriana et
Good night and good Luck)

Entre son exigence et son goût pour le divertissement, il y a cet engagement qui fait de lui un auteur à part entière, qui s'est essayé avec beaucoup de succès à quantité d'univers différents (le film noir, l'investigation minutieuse, l'histoire intimiste, le film choral, le film d'espionnage...). Son éclectisme est tout à son honneur, il refuse de se limiter à un genre et à une étiquette et fait du cinéma (et en produit) avec un appétit toujours renouvelé, avec la ferveur d'un vrai passionné.
Cinéma de l'intériorité
Ce qui frappe chez Steven Soderbergh et ce dès son premier film, c'est sa sophistication constante et élégante, une ambiance feutrée avec des musiques discrètes. Une mise en scène détendue dirait-on. On sent en lui un metteur en scène très technique à la Michael Mann, qui soigne sa lumière, ses plans (les filtres utilisés pour
Traffic, l'image aux couleurs désertiques d'
Erin Brockovich, l'ambiance très clair-obscur de
Hors d'atteinte, la lumière froide et cassante de
L'Anglais, la liberté et le côté « cinéma vérité » de
Full Frontal...) A chaque film, il choisit un style et ce style conditionne le film autant que ce qu'il y raconte. On s'attache autant par exemple à
Erin Brockovich pour l'histoire qu'elle raconte que pour cette unité de ton dont le réalisateur ne s'écarte jamais. Une ambiance pour un film, très identifiable et qui lui devient essentielle. Le cinéaste adapte sa manière à chaque fois très rigoureusement, revoit sa grammaire. Ce qui gouverne son cinéma c'est la maîtrise mêlée au plaisir absolu de faire des films (des acteurs heureux, une ambiance détendue où on encourage l'improvisation).

Dès
Sexe mensonges et video, son intérêt est déjà centré sur les personnages et leur intériorité. Malgré ce titre plein de promesses, l'attrait de ce film est avant tout psychologique, étudiant les relations entre les êtres, leur complexité psychologique, la difficulté aussi d'assumer une vie sexuelle normale dans une société conditionnée certes par le sexe, mais qui impose le mensonge et où tout, même l'intimité la plus profonde, est montrable en video. Au fond, c'est une critique de ce puritanisme d'un nouveau genre qui en voulant dévoiler tout, dissimule toujours plus. Le sexe, les autres et l'amour qu'on leur porte -au fond des choses normales et simples- deviennent des névroses profondes. La société veut tout montrer, tout verbaliser, tout voir, et finit par faire tout subir. Cette plongée dans l'intimité sexuelle de quatre personnages ne crée donc pas l'effet attendu, mais plutôt une sorte de malaise profond. Cette immersion dans l'intimité profonde et la psychologie des protagonistes ouvre une porte sur leur inconscient.