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LE COIN DU CINEPHILE : DES MONSTRES ET DES HOMMES (ALEKSEI BALABANOV)

LE COIN DU CINEPHILE : DES MONSTRES ET DES HOMMES (ALEKSEI BALABANOV)

Un toqué de Magritte, de Turner, de photographie primitive et de films muets livre un regard percutant, triste et ironique sur une Russie Tsariste entre déliquescence morale et révolution industrielle. Des monstres et des hommes, de Alexeï Balabanov est un cauchemar Dostoïevskien aux abîmes politiques et esthétiques impressionnants. Aux images brûlantes comme l'enfer. Malgré quelques anicroches chromos, une oeuvre magique et méconnue.

"Lancinant comme un morceau bizarre qui tourne en boucle dans le cerveau et ne lâche pas."

des monstres et des hommes

Si Kafka avait dû un jour réaliser un film (en mode mineur), il aurait certainement signé celui-ci tant on touche présentement à l'essence de son style et de son désir d'abandon de soi. Or, le coupable de cette inquiétante étrangeté n'est pas lui mais un disciple doué. On est d'accord, faire de l'étrange pour «faire étrange» ne rime à rien. En revanche, créer une atmosphère ouatée, provoquer des sentiments viscéraux par la simple force des images et montrer des choses peu communes pour dépayser le regard s'avèrent des ambitions plus stimulantes. Après un prologue explicatif en noir et blanc, on pourrait craindre le machin outrecuidant et poussiéreux. Il n'en est rien. A Saint-Pétersbourg, au début du 20ème siècle, deux familles (l'une, aisée; la seconde, plus modeste) vont être bouleversés (le mot est faible) par un homme louche et manipulateur fraîchement sorti de prison. Flanqué d'un acolyte gangster au sourire cruel, il va reprendre son commerce de photographies érotiques et continuer à fomenter des clichés compromettants mettant en scène des jolies jeunes filles fessées par une vieille grand-mère. Surgissent dans la narration la fille d'un ingénieur des chemins de fer fascinée par ce trafic de photos vendues sous le manteau; une aveugle torturée par des âmes sans vergogne; des jumeaux siamois adoptifs originaires de Mongolie liés par la hanche qui vont être exploités. Ce n'est que le troisième long métrage de Alexeï Balabanov et il est beau comme son premier (Des jours heureux). Pour info, ce cinéaste a commencé à oeuvrer dans le documentaire, fort d'avoir voyagé partout dans le monde (notamment en Afrique et au Moyen-Orient, en tant qu'interprète militaire). Avant d'étudier le cinéma à Moscou, Balabanov fut dans l'armée de l'air de son pays. Pas étonnant alors que son film prenne de la hauteur au fil d'un temps suspendu.

des monstres et des hommes

Rassurons ceux qui s'inquiètent: l'intérêt du récit ne se résume point à une accumulation exponentielle de scènes tordues qui ne passionneront que les fétichistes SM ou rats de cinémathèques en quête d'exotisme tendance. Le registre se situe ailleurs, plus du côté d'un Volker Schlöndorff période LeTambour pour la peinture allégorique d'une époque où les personnages sont au creux d'une tourmente nullement anodine. Socialement, la démonstration est implacable: à travers un écheveau passionnel, Balabanov cherche à déterminer les liens entre le réseau clandestin (les photos érotiques) et ceux qui le fréquentent. Accessoirement, ce microcosme qui assume sa perversité latente va être secoué par de nouvelles inventions (le cinéma et le chemin de fer). Autour d'eux, le coeur de Saint-Pétersbourg bat au rythme des trains à vapeur et devient un écrin fantomatique. Le cinéaste décrit des personnages évadés des romans de Dostoïevski réclamant des châtiments corporels et vivant autour de fantasmes. La flagellation est assimilée à une réminiscence enfantine et une jouissance adulte. La quête esthétique de cet entrelacs chatoyant filmé en Sépia montre le cérémonial sadomasochiste (ou ses prémisses) dans une société phagocytée; et, petit à petit, délaisse le plaisir du voyeuriste pour succomber à la douce contemplation. A la beauté d'une musique triste. A la quête existentielle.

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