

Disons-le d'emblée: que ceux qui adorent l'angoisse sourde, les dérèglements intérieurs, les ambiances schizoïdes, les secrets dérangeants, les non-dits assassins et les traumatismes doucereux se précipitent sur L'autre, de Robert Mulligan, travail d'orfèvre dans un genre naguère peu fréquent et/ou rompu aux poncifs précautionneux. Il était une fois, dans les années 30, dans une ferme a priori placide du Connecticut confrontée à la crise économique, l'histoire terrible de deux frères jumeaux, solitaires et sans amis, élevés par leur grand-mère à la suite de la mort du paternel. L'un des deux possède un étrange pouvoir qui, selon lui, lui permet de se substituer mentalement à un animal ou à un être humain. Du moins, le pense-t-il, en jouant avec sa grand-mère, discrètement complice et secrètement torturée. Attristée par la mort de son mari, la mère des deux petits, mutique et anxieuse, reste cloîtrée dans sa chambre. Ailleurs, des événements du genre louches se produisent: un cousin s'empale sur une fourche dans la grange; une voisine meurt d'une crise cardiaque, ce genre. Petit à petit, le vernis craquelle et la cruelle réalité, celle que l'on cache aux enfants pour qu'ils s'endorment paisiblement, éclabousse aux visages des personnages. Contraste saisissant avec le décor calme et accueillant. Il était une fois la fin des tours de magie et la découverte d'un grand méchant loup niché au plus profond de soi-même.

Conte fantastique au pouvoir ensorceleur, L'autre gagne à être connu pour plusieurs raisons. Tout d'abord, pour avoir inspiré tout un pan de cinéma fantastique post-seventies en s'autorisant des audaces impressionnantes pour l'époque (conclusion sang-pour-sang noire, jeux dangereux avec la schizophrénie, diabolisation de l'enfance peu de temps après La Maison des Damnés). Par extension, avec son univers limbique de ghost story, son coup de théâtre final inattendus et ses personnages prisonniers de la culpabilité coincés dans des purgatoires mentaux, le film demeure une référence fondamentale qui a par exemple récemment servie à Amenabar pour mettre en scène Les Autres et, de manière encore plus évidente, à Kim Jee-Woon qui l'a élégamment pompé pour ses Deux Soeurs. Ensuite, pour ses qualités plastiques: il contient dans ses moments de suspension et ses interstices des moments de génie qui se manifestent dans l'utilisation de la lumière, la composition des plans et, généralement, l'art de suggérer avec un minimum de moyens.
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