
CINE : 4 MOIS, 3 SEMAINES ET 2 JOURS. PALME D'OR CANNES 2007
Tout sur 4 mois, 3 semaines, 2 jours - La Critique - Le 2007-08-03 10:19:574 MOIS, 3 SEMAINES ET 2 JOURS
Un film de Cristian Mungiu
Avec Anamaria Marinca, Laura Vasiliu, Vlad Ivanov
Durée : 1h53
Sortie : 29 Août 2007
Dans ce film mystérieux tout droit venu de Roumanie, beaucoup de choses surprennent. Ainsi, cette soudaine et haletante plongée dans la nuit interlope Roumaine en plan-séquence où des ombres menaçantes coursent une demoiselle téméraire dans les rues obscures. Ainsi, cette chambre d'étudiantes filmée comme une prison avec des cadres serrés et des personnages prisonniers d'eux-mêmes. Ainsi, cette vie cauchemardée des anges. En apparence, l'histoire est simple: une étudiante, farouche et déterminée, aide sa camarade à avorter en toute illégalité et se trouve prise au piège avec elle par un ignoble faiseur d'anges. Le traitement est à la fois ambigu et ambitieux. On pourrait le prendre au second degré du conte (les deux innocentes confrontées à un ogre pervers et les conséquences effrayantes de cette interaction) mais l'absence de morale tue la dimension fantastique. Le but du cinéaste est visiblement de rendre compte d'une réalité et surtout montrer le combat discret d'une anonyme qui s'affranchit d'une dictature sociale pour mener jusqu'au bout un dessein secret. On la suit, comme naguère on suivait la Rosetta des frères Dardenne. Mais il ne faut pas se fier aux apparences: 4 mois 3 semaines et 2 jours n'a rien d'un précipité post-Dardenne voire même post-Pialat aux lourdes tentations misérabilistes. Le film vaut mieux et si on devait lui donner des balises, ce serait plus du côté d'Haneke et de Cronenberg avec des ambitions certes différentes mais tout aussi implacables et intransigeantes.

Alors qu'il aurait pu se contenter d'illustrer un sujet de cinéma-vérité pour alimenter un de ces éternels débats télévisuels racoleurs, le cinéaste semble avoir réfléchi à chaque situation avec la précision d'un orfèvre en sachant pertinemment les écueils à éviter (complaisance poids lourd, concentré geignard). Avec des ambitions toujours nobles (laisser le temps de vivre aux plans, récuser toute trace de philanthropie vaguement consensuelle) et donc jamais putassières, il parvient à émouvoir durant une poignée de rudes scènes, sans doute parce que règne ici l'absence totale de calcul cynique. Surtout, il dévoile cliniquement l'abjection ordinaire dans le contexte oppressant de la Roumanie des années 80. La noirceur, totale, assure la cohérence d'un film qui ne triche pas avec la violence, aux antipodes des surenchères esthétisantes. Ni même avec ses personnages, dont les actes correspondent à une éprouvante logique. Contournant les dérives du sensationnalisme (voir la grande scène de l'avortement, filmée sur le ressenti psychologique des personnages), le cinéaste ne fuit pas les situations banales, bien au contraire. Clé de voûte du récit: un insoutenable et virtuose plan-séquence où l'héroïne assiste blafarde à un dîner familial et se laisse inonder par les bavardages oiseux. Une présence grave parmi des convives aveugles qui rivalisent de futiles banalités. En scrutant son regard inquiet et son visage résigné, Mungiu ne fait que renforcer notre malaise, notre égoïsme et notre immobilisme.

Le résultat est rempli d'audaces de ce calibre. Qu'elles soient formelles (composer des cadres arides et des plans-séquences asphyxiants afin de générer l'impression de cloisonnement) ou narratives (donner au faiseur d'anges le surnom de «monsieur bébé»). Sans jamais imposer un bon ton moralisateur, le film témoigne des ambivalences de l'être humain en période trouble voire sinistrée (il ne sera question ici que de colère saine, de don de soi et d'abnégation). Et à travers cette histoire minimaliste qui ne prête pas à la gaudriole, se dessine sans gros sabots une parabole politique sur le pourrissement d'un pays obsolète: la Roumanie, ses us et coutumes archaïques passés au rouleau compresseur. A l'invention de la mise en scène et le traitement plus qu'efficace d'un sujet casse-gueule correspond une direction d'acteurs hors pair (Anamaria Marinca, jeune actrice venue du théâtre, est prodigieuse). Ces qualités pas si fréquentes donnent logiquement un film de facture exceptionnelle qui stimule autant l'intellect que les sentiments.

Mais sa capacité à jouer sur une angoisse exponentielle lui assure une puissance presque insoupçonnable. La dernière partie qui s'apparente au climax fait basculer un récit jusque là inquiétant et troublant dans l'horreur viscérale, loin des Freddy Kruger et autres boogeyman imaginaires de pacotille, et nous gifle sèchement avec des images douloureuses qui agressent l'esprit tranquille du spectateur. Mungiu a eu le bon réflexe de balancer aux orties la lourde charge didactique d'un Ken Loach faussement révolté pour privilégier une peur blanche et sourde qui ne pointe jamais du doigt le monstre. Son regard incisif sur un pays en pleine déréliction tue, au même titre que celui lancé par l'actrice principale dans le plan final. Histoire de rattacher cette histoire minuscule d'il y a 20 ans à la réalité majuscule du monde actuel.
Romain Le Vern
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