
PARANOID PARK
Un film de Gus Van Sant
Avec Gabriel Nevins, Jake Miller, Daniel Liu, Taylor Momsen, Lauren McKinney, Winfield Jackson, Joe Schweitzer
Durée : 1h25
Sortie : 24 Octobre 2007

On le sait, Gus Van Sant a toujours aimé les adolescents marginaux à travers lesquels il retrouve un peu de soi. Sans doute pour contourner une fois encore les contingences de l'âge adulte à l'image de ses collègues Gregg Araki et Larry Clark. Lui reprocher de vouloir faire un énième film sur un ado qui cherche à fuir son double adulte dans les corridors de son lycée clinique reviendrait à nier son thème de toujours (Mala Noche, son premier long, posait les bases de ses figures stylistiques et de ses obsessions). Le portrait d'un écrivain fantomatique enfermé dans sa tour d'ivoire dans A la rencontre de Forrester, le remake colorisé et obsolète de Psychose ou l'errance amicale de deux enfants de Béla Tarr dans Gerry portent tous la marque d'un auteur qui réfléchit au temps qui passe et aux errements de l'âme. Dans ce sillage, Paranoid Park, merveille de concision toute entière tenue par la croyance dans ce qu'il raconte, se présente comme une méditation élégiaque adaptée d'un roman de Blake Nelson, natif de Portland, où l'action se déroule dans le monde des skateboarders. Où les acteurs ont été recrutés sur Myspace. Où le directeur de la photographie est Christopher Doyle, chef-op attitré de Wong Kar-Wai, autre adepte des réflexions Proustiennes. Le cinéma de Gus Van Sant est en réalité un cinéma du croisement, qui fait se rencontrer l'archaïque et le dernier cri, le très neuf et le très vieux, la croyance et le soupçon où un cinéaste-peintre réalise l'essence d'une chose montrée avec le minimum de traits.

L'intrigue de Paranoid Park pourrait tenir sur un confetti. L'histoire d'un adolescent de seize ans aux prises avec ses démons intérieurs qui peine à faire face à la réalité de sa vie. D'un bout à l'autre, la caméra légère de GVS donne à ressentir le sentiment de gravité qui inonde le protagoniste, l'impression bizarre que quelque chose ne fonctionne plus. Pourquoi? On l'apprend très vite (une affaire de meurtre). Ce qui intéresse est ailleurs. Au fur et à mesure que Paranoid Park déploie ses bobines, une vérité insupportable remonte à la surface quitte à agresser les sens du spectateur. Aigu et ambigu, le film donne l'impression de suivre les rêveries anxieuses d'un jeune homme solitaire. Il fluctue entre lignes de fuite et brusques décalages et entraîne dans un univers du court-circuitage et du tremblement intérieur où tout est possible. A moins que tout cela ne soit le fantasme d'un adolescent barré et esseulé qui traduit ses désirs mystérieux sur un journal intime purement fictionnel. A moins que cette histoire de canaille rebelle ne soit qu'une manière pour lui de se mettre en valeur, comme il se met en valeur en écoutant de la musique à fond dans son baladeur pour fuir les regards de ses camarades lorsqu'il arpente les couloirs du lycée.

Contrairement à Elephant, les personnages secondaires n'existent pas, comme s'ils appartenaient à la dérive mentale du principal (Gabe Nevins) dont l'innocence angélique est à mettre en relation avec Raphaël, peintre de la Renaissance Italienne, jusque dans la ressemblance physique et l'expression artistique. Grâce à lui, GVS a accompli sa mission: partir du cliché pour arriver à l'icône, de l'ado noyé dans la masse à l'artiste maître de ses fantasmes pour les avoir accouché. La même tant recherchée dans son précédent long. Au même titre que l'enveloppe charnelle de Kurt Cobain dans Last Days, le jeune héros est un artiste zombi en quête de sang neuf affectif qui peint la réalité et voit dans la musique, un moyen de la transcender. Lorsque le personnage atteint le nirvana, la mise en scène aussi. Le cinéaste sensoriel as usual propose un travail de juxtaposition en forme de puzzle mental. Terrain déjà expérimenté dans sa précédente trilogie (Gerry, Elephant et Last Days). Il ne faut pas reprocher à Gus Van Sant de chaque fois se laisser séduire par la pose, c'est précisément là que le cliché est le plus fort, le plus proche de l'icône. Dans la profondeur de champ, une relation compliquée entre le génie, filmé de face et non plus de dos pour révéler la partie de lui-même qu'il ne verrait pas, et ses parents, eux, filmés de dos tant ils brillent par leur absence. L'ado ne se déteste pas à se faire gerber dans les toilettes (Elephant) ou à trouver dans le sexe un soulagement de son existence putride (Ken Park, ce témoignage abrasif de la haine du corps et des autres) mais repose sur ses pensées de rêveur, en quête d'ailleurs. Une quintessence mélancolique dont l'étrange poésie s'insinue en nous pour longtemps.
Romain Le Vern
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