
DEBAT DE LA REDACTION : LA PALME D'OR
Tout sur 4 mois, 3 semaines, 2 jours - La Critique - Le 0000-00-00 00:00:00
Nicolas Houguet : J'aime le Festival de Cannes. Pas forcément pour les tapis rouges, les montées de marches et autres toilettes somptueuses sur very beautiful people parce qu'ils le valent bien, l'hystérie des photographes ou les foules idolâtres qui se pressent pour avoir un vague aperçu d'une star qui descend d'une limousine avec des tas de gardes du corps autour. Non... ce que j'aime, c'est suivre pendant une quinzaine et presque exclusivement, une passion cinéphile qui se déchaîne, des critiques passionnées, la frénésie un peu futile de tout ça, les controverses aussi virulentes qu'éphémères (sur La Grande Bouffe, Assassins, Irréversible...). Je suis ça avec gourmandise. Pas forcément pour celui qui va gagner la course. Souvent le résultat m'énerve d'ailleurs, car il est forcément discutable et réducteur. Farenheit 9/11 méritait-il davantage la Palme d'Or que l'hallucinant Old Boy ? Je me souviens aussi du jury présidé par Cronenberg et d'un palmarès extrêmement élitiste et engagé (qui récompensa L'Humanité de Bruno Dumont et Rosetta des frères Dardenne). Là on a un peu de mal à se dire que ça déplacera les foules, que c'est un cinéma ouvert qui s'adresse à tout le monde. Ce qui peut irriter.

Mais nombre de films ou de cinéastes récompensés le méritaient amplement. Il y a de merveilleux films qui sont auréolés de cette palme : Underground d'Emir Kusturica (déjà récompensé par le prix de la mise en scène pour le Temps des Gitans), le Pianiste de Polanski, Apocalpse Now de Coppola, Pulp fiction de Tarantino et tant d'autres... Je ne sais pas si la palme apporte quelque chose de plus à ces films, si ça a une influence quelconque, outre la satisfaction de les voir justement récompensés, de les mettre un peu plus en lumière, plus en valeur. Je pense d'ailleurs qu'ils le sont déjà au soir de leur projection et que la cérémonie de clôture est plus une question d'étiquette qu'autre chose. Ce qui personnellement m'agace, c'est quand on sent que le festival se sent une vocation militante. Et cette volonté d'engagement en sclérose parfois le jugement, cela ne distingue plus un film, cela devient un choix politique pour justement avoir un retentissement autre, une valeur symbolique un peu présomptueuse. Parfois on note aussi une certaine mollesse, un manque d'audace: donner la Palme d'Or à Ken Loach n'a absolument rien de déshonorant, la question est : a t-il encore besoin qu'on le distingue ? Distinguer Orson Welles pour Othello en 1952 ou encore Coppola à l'époque d'Apocalypse Now avait du sens. Attribuer des palmes honorifiques à Ingmar Bergman ou Woody Allen était émouvant. Récompenser un vénérable cinéaste qui n'a plus rien à prouver, parce que son film était beau (quoiqu'un peu classique) paraît un peu paresseux.

Je ne peux parler que de mon expérience : il y a des cinéastes que j'ai découverts à la faveur de leur Palme d'or. Ce fut le cas pour Paris-Texas de Wim Wenders, Elephant de Gus Van Sant, La Leçon de Piano de Jane Campion ou Dancer in the Dark de Lars Von Trier. Après, je ne vais pas prétendre que je me suis jeté sur l'Anguille en 1997, cette année là, le prix d'interprétation à Sean Penn pour She's so lovely m'intéressait bien plus. Je dirais tout de même que le festival récompense régulièrement de grands auteurs et de grands films, révélés ou non, et que c'est sa noblesse. Il suffit de voir Bergman ou Fellini primés régulièrement, alors qu'ils étaient en pleine activité et pas encore les maîtres incontestés qu'ils devinrent plus tard (pour Sourires d'une Nuit d'été en 1956 ou La Dolce Vita en 1960). Le festival, contemporain de ces grands cinéastes a su les distinguer quand il n'était pas trop tard, quand ce n'était pas honorifique, commémoratif.
Il y a un risque à jauger une oeuvre contemporaine, on ne sait pas si le temps vous donnera raison, si elle supportera bien sa « postérité ». Il arrive bien souvent, quand on revoit des films de référence, de constater qu'ils ont été primés à Cannes (peu importe d'ailleurs que ça soit pour leur mise en scène, pour leur interprétation, ou couronnés par cette glorieuse palme). Comme je le disais je m'énerve souvent du palmarès. J'admire en revanche beaucoup la sélection, riche d'un éclectisme qui met en valeur tous les cinémas avec un brio certain.

L'influence d'une bonne Palme d'Or ? Quand elle n'est pas parasitée par autre chose, c'est peut-être d'inciter à aller vers des contrées prometteuses que l'on n'aurait pas explorées autrement, hors de l'évidence des grands circuits souvent hollywoodiens, d'aller dénicher une perle, un choc, de créer l'envie. Par exemple, l'année dernière, j'ai eu envie de voir Flandres de Bruno Dumont. Sans Cannes, je crois que ça n'aurait pas été le cas. C'est l'influence d'une Palme sur moi. Ça ne change pas le monde bien que parfois ça en ait la prétention. Mais ça enrichit la cinéphilie de nouveaux points de vue, ça peut dans le meilleur des cas braquer les projecteurs sur des sujets ou des créateurs que l'on n'attendait pas sous la lumière ou qui s'y révèlent pour la première fois. Et dans ces cas là, la Palme est diablement belle.










































