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DOSSIER DOUGLAS BUCK : SURREALISME TRASH

DOSSIER DOUGLAS BUCK : SURREALISME TRASH

Tout sur Family Portraits - Le 0000-00-00 00:00:00


On l'a découvert avec Family Portraits, une réunion de trois courts-métrages qu'il a réalisé sur plus de dix ans qui, additionnés, dessinent avec un couteau bien aiguisé une balafre méchante et sarcastique au portrait de tonton Sam. Chacun d'eux (Cutting Moments en 1997, Home en 1998 et Prologue en 2003) étaient reliés par une thématique similaire (la mutilation, le masochisme, les névroses américaines, les traumatismes d'enfance) et possédaient une identité visuelle très cohérente. En attendant la sortie de Sisters dans quelques semaines, la sortie en zone 2 de Family Portraits en octobre prochain est un moyen pour ceux qui l'avaient loupé en salles de se frotter à un auteur pro (provocateur et prometteur).

family portraits


UNE TRILOGIE DEMENTIELLE
Trois histoires en une: une épouse oubliée par son mari se regarde dans le miroir et dessine avec sang le sourire qui lui manque; un père de famille marqué par quelques traumas d'enfance devient jaloux de l'affection que sa fille porte à sa mère (et aux autres) et pète les plombs de sa vie bien rangée; une adolescente infirme rend visite à celui qui est responsable de son état. Bienvenue en Amérique. Tumulte intime, caméra-scalpel, son inaudible, musique du désespoir, obsessions masochistes, dérives sanguinolentes. Le responsable de ces belles horreurs? Douglas Buck qui pourrait être le cousin dégénéré de Todd Solondz, Alex Van Warmerdam, Nacho Cerda et Bill Plympton. Vous voilà prévenus. La simple diffusion du segment Cutting Moments, le premier des trois Family Portraits, permet de tester la résistance du spectateur face à des images potentiellement marquantes amplifiées par une atmosphère malsaine. Buck l'a réalisé en 1996 à un moment où il rejetait la rigidité de l'éducation américaine. Comme ses personnages, il a grandi en banlieue et connaît la neurasthénie qui règne là-bas (ce qui l'apparente beaucoup aux régionalistes). Dans des cadres a priori confortables et inoffensifs, on observe des choses louches sur la pelloche: des zones d'ombre mystérieuses et des désirs brusques et interdits qui se chevauchent, se blessent et s'assassinent. Les personnages ont tous pour point commun cette volonté de transgresser les tabous comme si dans l'immoralité désespérée, ils pouvaient ainsi accéder à une forme de pureté et de bonheur. Par exemple, une femme mal mariée et mal baisée constate, en écrasant une larme dans le creux de sa joue la nuit, le monstre qu'elle est devenue alors que son mari n'est pas dans son lit mais celui de son enfant (Cutting Moments). Sans être haineux ou revanchard, Buck a besoin de la provocation pour exister. Il est marginal et se sent exclu, en marge de ses camarades. Cela explique par exemple pourquoi ses personnages ressemblent à des fantômes et que ses protagonistes, seuls contre tous, doivent lutter contre un environnement hostile (une femme qui essaye pathétiquement de raviver le désir chez un homme dans Cutting Moments; une handicapée qui part à la recherche de son bourreau dans Prologue). Ils trouvent tous un sens à leur existence déprimante en oubliant les conventions sociales en ayant recours à la violence extrême et à la souffrance pour réapprendre à aimer, à ressentir, à vivre. Comme on n'est pas chez Haneke, Buck récuse la théorie et fait drolatiquement grincer sa mécanique du quotidien palot où le manque et la solitude s'expriment sans retenue. Les défaillances sonores et visuelles qui traduisent un manque de moyens évident fonctionnent bizarrement en faveur du film.

family portraits


Un peu à la manière de Brown Bunny, antithèse sublime d'un Buffalo'66 au style clinquant qui traitait du même sujet (un road-movie dépressif made in Vincent Gallo) sur un mode presque contradictoire, Family Portraits (ou du moins ses deux premiers segments) fonctionne comme un film-suicide qui se mutile, où le matériau se dégrade pour coller à la folie qui contamine et à la tristesse qui ronge. Où la forme ne peut sauver un fond désespéré. L'ensemble forme «une trilogie sur l'Amérique» qui, contrairement à Lars Von Trier, ne fantasme pas le pays de l'oncle Sam pour y avoir vécu. A l'origine, les deux premiers sketchs devaient former un diptyque mais le troisième est venu s'ajouter de manière cohérente. Inconsciemment ou non, il y a une progression dans son style: si, en apparence, les trois films semblent traiter des mêmes thèmes (aliénation sociale, conflits familiaux irrésolubles, mal-être intérieur, secrets qui remontent à la surface), ils témoignent en réalité de l'évolution d'un réalisateur qui d'années en années a peaufiné son style en partant de l'explicite (les outrances gores du premier) pour tendre vers la suggestion trouble (la subtilité inattendue du dernier). D'un bout à l'autre, on retrouve la même envie de tester les résistances du spectateur face à des images tellement cruelles qu'elles peuvent donner envie de détourner le regard ou de pousser au réflexe instinctif d'éteindre l'écran. Si, certes, Family Portraits refuse tout compromis au risque de paraître drastique et peut enquiquiner ceux qui ne supportent pas les jeux provocateurs arides où l'insistance et la lenteur ne servent qu'à amplifier des séquences chargées d'émotion nue, il n'en reste pas moins que la folie de ses idées et la douleur paroxystique de ses images imposent une sorte de respect. Sans doute parce qu'il émane de ce film pas facile à voir, pas facile à aimer, un concentré de douleurs existentielles. Cependant, c'est avec le troisième segment (Prologue) que le cinéaste risque de convaincre le plus de monde: il affine ses effets et orchestre un drame lymphatique et douloureux, dans une atmosphère cotonneuse proche de celle des Beaux Lendemains d'Atom Egoyan, où deux histoires a priori diamétralement opposées finissent par se réunir pour la pire des vengeances. La violence des rapports, ici contenue, trouve une issue autre que les grands carnages des deux premiers courts et souligne que Buck n'est pas qu'un simple provocateur malintentionné mais assurément un auteur capable de beaucoup.

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