
24 MESURES
Un film de Jalil Lespert
Avec Lubna Azabal, Benoît Magimel, Sami Bouajila, Archie Shepp
Date de sortie : 05 décembre 2007

Le film est construit comme une impro de jazz, son titre même renvoyant à la grammaire élémentaire de cette forme musicale telle que la définit un vieux musicien black incarné par le grand Archie Shepp auquel Noémie Lvovsky vient simultanément de confier la musique de son nouveau film, Faut que ça saute !
Évitant les travers du film choral, cette plaie actuelle qui contamine l'écriture cinématographique et donne souvent des résultats pitoyables sur le plan de la cohérence narrative, 24 mesures évoque à la fois les histoires à tiroirs de Alejandro González Iñárritu, pour leur mode de narration, et le cinéma américain des années 70 pour sa nervosité brute et dépourvue d'affectation. On pense évidemment à John Cassavetes, et notamment à Gloria et Meurtre d'un bookmaker chinois, pour ce travail sur la forme, souvent imité mais rarement justifié, mais aussi à Martin Scorsese, à travers le personnage de chauffeur de taxi à fleur de peau que campe Benoît Magimel en singeant comme malgré lui le célèbre monologue du psychopathe campé par Robert de Niro dans Taxi Driver. Jalil Lespert se garde bien, par ailleurs, d'accumuler les personnages et les morceaux de bravoure. Il préfère tirer parti de ses interprètes et les pousser dans leurs ultimes retranchements, quelle que soit la longueur de leur prestation. Il accorde autant d'importance à Clotilde Hesme, en une scène, qu'à Bérangère Allaux, véritable révélation du film que le comédien a eu l'occasion de tester à plusieurs reprises en qualité de partenaire, comme la plupart de ses interprètes.

Malgré sa structure faussement éclatée, 24 mesures reste concentré autour de son personnage principal et de la comédienne prodigieuse qui l'incarne, Lubna Azabal, dont la carrière toute entière reflète une exigence hors du commun. Jalil Lespert ne s'y trompe pas et exploite son talent pour l'improvisation à partir de thèmes soigneusement circonscrits, comme avait déjà pu le faire Tony Gatlif dans la célèbre scène de transe d'Exils qui avait valu au film le Prix de la mise en scène à Cannes. Au hasard de cette errance étirée comme une longue nuit blanche où la proximité des fêtes de fin d'année exacerbe les fêlures des personnages, la mise en scène a la suprême élégance de ne jamais se mettre en avant et d'utiliser à merveille les improvisations jazzy d'Archie Shepp.
Voici un premier film prometteur qui en appelle d'autres et démontre que Lespert, lui-même interprète formé à l'aune d'auteurs ambitieux tels que Laurent Cantet, Benoît Jacquot, Alain Resnais ou Robert Guédiguian, ne se contente pas de satisfaire un simple caprice d'acteur, mais affirme d'entrée de jeu une vraie démarche de cinéaste.
Jean-Philippe Guerand
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