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CINE : ALEXANDRA, UNE NOUVELLE MERVEILLE DE ALEXANDRE SOKOUROV

CINE : ALEXANDRA, UNE NOUVELLE MERVEILLE DE ALEXANDRE SOKOUROV

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    Le réalisateur Alexandre Sokourov s'intéresse une nouvelle fois à la «voie solitaire des hommes» à travers les pérégrinations d'Alexandra qui revigore des âmes brisées en temps belliqueux. Une radiographie sublime des cataclysmes intérieurs où une femme réussit à réconcilier chacun avec soi-même. Simplicité, émerveillement, universalité. Le cinéma de Sokourov à son meilleur.

ALEXANDRA
Un film de Alexandre Sokourov
Avec Galina Vishhnevskaya, Vasily Shetvtsov, Raisa Gichaeva
Date de sortie : 26 septembre 2007

Alexandra

La République de Tchétchénie de nos jours, dans un campement de régiments russes. Alexandra Nikolaevna vient rendre visite à son petit-fils, l'un des meilleurs officiers de son unité. Elle passe ici quelques jours et découvre un autre monde. Il n'y a dans ce monde d'hommes, ni femmes, ni chaleur, ni confort. La vie quotidienne y est miséreuse ; les sentiments ne s'y expriment pas. A moins que les forces et le temps ne manquent pour ces derniers. Sans en avoir l'air, Alexandra peut se voir comme l'antithèse de L'arche Russe, ne serait-ce que pour la capacité des deux opus Sokouroviens à (se) répondre par la négation. Face la grandiloquence de l'un - plan-séquence étourdissant de plus d'une heure -, l'autre plaide l'humilité et récuse au maximum les effets de style. Et ainsi de suite. Le système narratif repose sur des motifs binaires (Guerre/paix, femme/homme, mort/vie, jeunesse/vieillesse, tchétchènes/ russes) que le cinéaste oppose pour mieux rassembler. Ceux qui aiment chercher des poux à son cinéma, surtout depuis Le Soleil, joyau étincelant, devraient cette fois tiquer sur les sous-entendus tendancieux, fréquents chez le cinéaste (référence à la guerre du Caucase, négationnisme politique, remise en cause de l'indépendance de la Tchétchénie). Pourtant, de ces ambiguïtés latentes, on s'en contrefout tant l'intérêt de cet objet intense réside précisément ailleurs. Dans la bonté d'Alexandra (Galina Vishhnevskaya, cantatrice qui fait ses premiers pas au cinéma), grand-mère de «toutes les Russies» (à la fois du côté popu Tchétchène et militaires russes) qui rallume le feu intérieur de chaque personne qu'elle croise. Et quand cela se produit (chez une vendeuse esseulée qui pense avoir trouvé une soeur d'humeur ou un petit-fils militaire qui manque d'affection et flippe secrètement de mourir), c'est toujours dans le silence.

Alexandra

Au plus proche de l'être humain, comme s'il maniait le scalpel et le battement de coeur, Sokourov traduit les charivaris par des regards échangés. Avec une bienveillance presque inattendue. En adossant la bestialité des hommes gamins et la compréhension divine de femmes sanctifiées. Tant pis si le programme scénaristique «répondre à la guerre par la chaleur humaine et le rassemblement positif» peut paraître naïf. Par miracle, il ne l'est jamais à l'écran. Visuellement, Alexandra est hallucinant même s'il n'offre rien de nouveau à celui qui connaît les prouesses techniques dont est capable Sokourov. En substance, il ne s'agit pas d'un film sur la guerre ni même sur ceux qui la font - le réalisateur n'évoque les combats qu'en pointillé. Il part de bases mortifères pour construire un hymne à la vie paradoxal. Alexandra serre dans ses bras comme si c'était la dernière fois et insuffle toute la vie qu'elle a encore aux autres et accessoirement au spectateur, bouleversés par tant d'élans de tendresse. On l'aura compris: le film de guerre et ses codes déjà revisités mille fois ne l'intéressent pas. Pas étonnant de la part du cinéaste qui préférait se couper un bras plutôt que de louper un plan ou de rater ses ambitions. Une intransigeance rarissime dans le cinéma actuel qui s'avère payante! Il faut avoir vu Moloch qui traitait de la seconde guerre mondiale du point de vue d'Eva Braun pour saisir son envie de ne pas se plier aux conventions. De sonder la riche ambiguïté qui naît au-delà des mots et des préjugés. Loin, très loin, des dissertations moralisatrices et bêtasses. Proche, très proche, de l'être humain et de ses afflictions. Les soldats, enfermés dans un théâtre de l'absurde, pourvus d'accoutrements militaires qui les réduisent à des archétypes uniformes, sont bouleversés par l'arrivée de la vieille dame au chignon d'argent qui brave les armes et les ordres. A plusieurs reprises, elle envoie paître ceux qui refusent de la laisser passer à un barrage ou à l'inverse les jeunots qui la maternent comme la vieille femme qu'elle n'est pas. Fatiguée, oui, mais vaillante et vitale. Son corps, lourd, semble avoir survécu à toutes les guerres; ses phrases, maugréant contre l'horreur belliciste, se révèlent apaisantes; son âme légère justifie la longue focale. On ne voit qu'elle. On ne la lâche pas. On s'attache. Et on ne l'oublie pas.

Alexandra

On n'est pas loin de l'allégorie Dostoïevskienne. Alexandra incarne une figure fantomatique, presque désuète, étrangère et proche d'un univers de désolation. Elle porte sur elle une sagesse et une familiarité qui rappellent à ceux qui la croisent qu'ils sont avant tout des humains et donc des frères de sang. Qu'il n'est jamais trop tard pour reconstruire. Un passage dans un blindé que l'on visite comme un musée poussiéreux lui donne l'occasion de tenir une arme dans ses mains et de se rendre compte qu'il est très facile de donner la mort. Et moins facile d'espérer, de laisser croire que la vie mérite d'être vécue. Avec son sens pictural coutumier, le réalisateur russe propose le film de la dernière chance, un mélodrame à la légèreté prodigieuse construit dans l'urgence avec une philanthropie proche du cinéma de Renoir et une intelligence de cinéma qui ne rime pas avec préciosité formelle. Refusant l'esthétisation poseuse et les envolées poético-lyriques à la Malick, le cinéaste suggère qu'une réconciliation est possible par les moyens du cinéma. Brio formel mais aussi cohérence dans la thématique: Sokourov donne un terme à sa trilogie sur la famille. Cérébrale sans être solennelle, symboliste sans être pesante, cette traversée drôle et triste imposant au spectateur de pénétrer une bulle de ressassement touche à une forme de sublime, renvoyant l'homme à sa condition pour l'appeler et le nourrir de son éternité. Une oeuvre essentielle qui foudroie par sa beauté élégiaque. En plein coeur. En plein dans le mil.

Romain Le Vern



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