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CINE : I'M NOT THERE, BOB DYLAN PAR TODD HAYNES

CINE : I'M NOT THERE, BOB DYLAN PAR TODD HAYNES

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On l'avait laissé avec un très bel hommage au cinéma de Douglas Sirk (Loin du paradis) où Julianne Moore tentait de préserver coûte que coûte son American Way of Life, empruntait la voix de Doris Day, mettait le fouloir autour du cou comme Dorothy Malone, découvrait des diktats toujours actuels et tombait amoureuse d'un black. Avant d'échanger des adieux déchirants sur le quai d'une gare. Nouveau projet: I'm not there, portrait kaléidoscopique de Bob Dylan à travers six acteurs différents dont le principe évoque celui mis en place par Todd Solondz dans Palindromes. Autant il n'était pas utile de connaître sur le bout des doigts les classiques de Sirk pour apprécier Loin du Paradis; autant il est préférable de connaître la vie perso et musicale de Bob Dylan pour adhérer à cette bio schizo sur l'identité morcelée d'un artiste. Passionnant et unique.

I'M NOT THERE
Un film de Todd Haynes
Avec Richard Gere, Heath Ledger, Cate Blanchett, Marcus Carl Franklin, Christian Bale , Ben Whishaw, Julianne Moore, Charlotte Gainsbourg
Durée : 2h15
Date de sortie : 05 décembre 2007

I'm not there

Quelques années après Superstar : The Karen Carpenter Story, biopic sur le mode Barbie de la chanteuse des Carpenter et plus récemment Velvet Goldmine, plongée dans la période glam-rock et parabole Warholienne sur l'être et le paraître, l'imprévisible Todd Haynes revient au film musical en même temps qu'aux expérimentations formelles avec I'm not there, portrait de Bob Dylan rythmé par ses standards où effectivement l'artiste ne semble jamais être présent (on ne prononce pas une seule fois son patronyme). D'où l'idée de l'incarner successivement par des acteurs d'horizons tous azimuts. D'où la déconstruction narrative systématique, mêlant réminiscences du passé et images du présent, projections mentales et actions quotidiennes. Tel quel, c'est un pari de cinéma extraordinaire qui s'étale sur deux heures et demi sans le moindre répit avec à chaque instant une intelligence de cinéma, des inventions à foison et de grandes ambitions. Ceux qui ont été refroidis par la case mélo de Loin du paradis seront ravis de retrouver un Todd Haynes frondeur, provocateur et expérimentateur qui n'hésite pas à reprendre des effets visuels connus, notamment de Velvet Goldmine, et parallèlement à en créer des inédits par la grâce d'un montage ad hoc et d'une mise en scène remarquable de fluidité. Cherchant à éviter le piège de l'hagiographie sommaire et conscient que Martin Scorsese a déjà fourré sa caméra dans ce sillage (le documentaire No Direction Home : Bob Dylan), Haynes châtie la linéarité de son intrigue, brusque les repères temporels, organise une farandole kaléidoscopique clinquante et inspirée. Il invente un tas de stratagèmes spatiaux et narratifs qui s'enchaînent avec une limpidité exemplaire, comme dans une sorte de jeu faisant la part belle à l'insolite qui fonctionne essentiellement par le biais d'un brillant système de rencontres, de retours et de reprises qui permettent les trajets d'un Dylan à un autre. Pour peu qu'on se laisse porter, le résultat se révèle très enthousiasmant.

I'm not there

Au fil des années, Todd Haynes a prouvé une capacité à rebondir sur des sujets distincts tout en exploitant une thématique obsessionnelle et personnelle. Comprendre par là que tous ses films semblent gangrenés par les mêmes soucis d'apparence (par exemple, dans le leurre du glam-rock dans Velvet Goldmine, il est finalement plus important d'être soi-même que d'avoir l'air cool). Ou plus précisément par la tromperie des apparences, des signes plus ou moins significatifs, des jugements hâtifs, des préjugés qui peuvent fausser la perception. On retrouve tout ça dans I'm not there et plus encore. Ainsi, on ne sera guère surpris de retrouver à travers l'itinéraire Dylanien ses thèmes de toujours (solitude intérieure, sentiment inexorable de perte, fantasmes indicibles, problèmes d'incommunicabilité, rejet du conformisme). Une osmose réelle entre un réalisateur et son sujet. Entre deux artistes, marginaux dans des courants dissemblables, qui semblaient fait pour se rencontrer. I'm not there est donc un film de rencontre. Le film d'une rencontre. Mais, face à une telle profusion d'informations, l'objet formel possède également une limite et pêche un chouia par excès. Un souffle de chaque instant qui encourage le cinéaste à en faire plus et menace d'épuiser les résistances. Comme ce malheureux segment avec Richard Gere en facette écolo de Dylan où Haynes «expérimente» les parallélismes: le premier entre Bob Dylan et un présentateur télé; le second entre Billy the Kid et Pat Garrett. Si le point de vue s'avère pertinent, cette digression alourdit inutilement une sacrée mécanique qui n'avait pas besoin de ça pour surprendre. D'autant que - et c'est en cela que I'm not there subjugue souvent - le film a toujours une longueur d'avance sur le spectateur. Et il n'est pas fréquent de voir au cinéma une fiction où l'on est incapable de deviner ce qui nous attend au détour du plan suivant.

I'm not there

Surgissent deux autres pièges partiellement évités: la possibilité de laisser à la porte tout ceux qui n'ont strictement rien à cirer de Bob Dylan et donc de ne parler qu'à ceux qui connaissent sa bio. Mais aussi l'absence d'émotion qui contrarie périodiquement la forme nickel, les idées éclatantes, les audaces assurées. A ces deux trois détails près, le film possède une vraie classe. Dire que les interprètes sont tous brillants relève du lieu commun et donc de l'évidence. Avec des mentions spéciales à Cate Blanchett, Heath Ledger, Charlotte Gainsbourg et le jeune Marcus Carl Franklin, histoire de grossir les tableaux d'honneur. Mais Haynes a de l'ambition pour son spectateur et ne se contente pas d'enfiler les performances ostentatoires comme des perles. Maintenant, on pourra toujours préférer la sobriété et la froideur de Safe, son chef-d'oeuvre absolu, en étant à-peu-près sûr que Haynes n'arrivera pas à surpasser ce bloc d'intensité. Mais il serait sot de ratiboiser les joies revigorantes d'une oeuvre farouche, décalée et fascinante qui ne ressemble à rien. Sinon à Bob Dylan.

Romain Le Vern



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pak La musique y est plus forte que les images 6    25 jan
 


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