
FRONTIERES
Un film de Xavier Gens
Avec Karina Testa, Aurélien Wiik, Patrick Ligardes, David Saracino, Maud Forget, Samuel Le Bihan, Estelle Lefébure
Durée : 1h48
Date de sortie : 09 janvier 2008

Autant le dire immédiatement: les dix premières minutes imprécatrices de Frontières laissent craindre le pire avec son contexte politique (l'action se déroule entre les deux tours de l'élection présidentielle avec menace de l'extrême droite au pouvoir) et ses dialogues outrageux donnant au film des allures de Sheitan qui se prendrait au sérieux. De quoi avoir très peur. Si l'on ajoute que les personnages risquent d'être taillés dans le marbre manichéen selon un clivage banlieusards/nazis et l'intrigue, cousue de fil rouge, on vous a sans doute coupé toute envie de voir ce premier long métrage. Pourtant, en dépit de l'immaturité rageuse et du scénario plus balisé tu meurs, Xavier Gens y révèle un talent visuel en travaillant moins dans la pose frimeuse que dans l'angoisse excessive. A défaut d'être viscérale, l'expérience sans demi-mesure mérite d'être considérée. Dans d'autres mains, avec un scénario pareil, ça aurait donné une énième variation autour de Massacre à la tronçonneuse. Avec lui, on entre en enfer avec une atmosphère de petit matin flingué, des trognes patibulaires et des beaux restes de cinéma bisseux.

Peu étonnant que la forme domine - voire transcende - le fond. Gens, qui revendique une fascination pour les films ultra-violents (français ou pas) des années 70, a commencé en réalisant des films amateurs avec ses potes, éludé le passage obligatoire par l'école de cinéma, assisté directement aux grosses productions de réalisateurs hongkongais (Double Team, de Tsui Hark) et ricains (Ronin, de John Frankenheimer), multiplié les réalisations de vidéo-clips et déjà réalisé l'adaptation d'un jeu vidéo (Hitman, qui sortira en France avant Frontières, prévu dans les salles l'année prochaine). Bref, donne une grande importance à l'image. A travers ce petit film d'horreur, il assume tous les clichés sans cynisme et organise des séquences souvent hallucinantes, sans être inédites. La scène où les deux titis banlieusards doivent remonter d'une fosse par un passage étroit ou celle du combat dans l'ascenseur en plongée, sont physiques et oppressantes. En revanche, s'il va loin dans la surenchère gore, deux trois idées originales comme celle qui consiste à sonder la peur subjective à travers une caméra (un peu à la manière de The Descent et plus récemment [Rec.]) s'avèrent plus ou moins pertinentes.

Pour rassurer les sceptiques, ajoutons que les écarts grand-guignolesques sont heureusement assumés. Parmi la galerie de monstres (une famille de nazis cannibales), il faut distinguer un patriarche dont les intonations sont plus marrantes qu'effrayantes. Ce n'est pas pour autant que ce personnage révélateur de la folie dont Gens est capable fait baisser la tension, au contraire: il est complètement dans le délire que l'on pouvait attendre d'une telle production. Ce qui est rassurant, c'est qu'il y a chez ce jeune cinéaste doué des fulgurances et un plaisir à rire des choses horribles. Et comme il y a aussi plus d'astuce que chez les autres, on s'amuse plus longtemps sans avoir l'impression de regarder un court métrage étiré en long. Maintenant, si on n'a pas envie d'entrer dans cet univers crapoteux, il faut au moins prendre Frontières comme A l'intérieur. A savoir une avancée colossale pour le cinéma de genre made in France. Non seulement il est exportable mais surtout il confirme une vraie liberté chez le réalisateur en accord avec ses producteurs. Ce qui donne au moins envie de soutenir les intentions, autant - si ce n'est plus - que le résultat final. Dans tous les cas, c'est bien joué.
Romain Le Vern
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