

C'est avec un plaisir non dissimulé que l'on assiste au festival du LUFF. Pour sa sixième édition, il a confirmé ses qualités «underground» en proposant un programme à la fois riche, pas consensuel et toujours festif avec la volonté farouche d'ouvrir l'oeil du spectateur. Le LUFF a compris que sous chaque cinéphile se cache un vrai mélomane et qu'accessoirement il vivait la nuit et pas le jour (la nuit, il fait la fête et profite de l'atmosphère nocturne). Comme d'habitude donc, les projections des films commencent en plein milieu de l'après-midi jusqu'à minuit et la partie musicale prend le relais avec cette année des performances hallucinantes. Commençons par le cinoche, le vrai, celui, offensif et intransigeant qui ne caresse pas dans le sens du poil. A l'heure où les cinéastes en vogue (David Lynch, Francis Ford Coppola, Brian de Palma) reviennent à l'expérimentation rikiki et à des formes audacieuses pour questionner un cinéma de plus en plus formaté, ce festival-là zigzaguant entre éclats du passé (les excentricités Warholiennes) et espoirs d'aujourd'hui (une compétition officielle qui regroupe peut-être les Kenneth Anger de demain) est, comme qui dirait, à la pointe de la nouveauté et de l'innovation. Le dégoût Hollywoodien parcouru par une discrète et candide admiration était incarné par le trublion Damon Packard, hurluberlu tombé du ciel, toqué de Lucas et Spielberg, naguère fasciné, aujourd'hui dégoûté. Le Luff proposait une foultitude de ses courts métrages (très inégaux). Ça allait de l'hilarant Early 70's horror thriller qui revisitait amusément tout un pan de cinéma au soporifique Apple, délire autiste sur fond d'heroic fantasy (Le seigneur des anneaux par Jean Rollin en somme). Ceux qui ne l'avaient pas encore vu pouvaient découvrir le long métrage qui a fait sa renommée: Reflections of Evil, pavé dans la mare US qui sur près de deux heures suit un vendeur de montres névrosé agressant Hollywood Boulevard. A force de vouloir être subversif, le résultat se mord un tantinet la queue mais semble animé par la sincérité et la nostalgie d'un cinéma disparu. On ne peut pas lui en vouloir.
Dans le même sillage expérimental, on pouvait s'amuser avec une élégante sélection «Warhol Superstars», symbole de la contre-culture, qui regroupait essentiellement des films pop-art et sixties signés Andy Warhol. Des objets très cultes comme The Chelsea Girl, une histoire inracontable et psychédélique dont la richesse visuelle (le split-screen avant l'heure) est amplifiée par une superbe bande-son de Nico, la nana des Velvet Underground. Ou encore le rarissime Vinyl, une adaptation du roman Orange Mécanique de Anthony Burgess, quelques années avant le chef-d'oeuvre absolu de Kubrick. Peu étonnant que le film ne ressemble que par éclats à la trame narrative que l'on connaît tous: il était conçu pour être projeté dans les discothèques. Les codes esthétiques sont semblables à la Warhol touch. Le résultat? Un capharnaüm grouillant, inconfortable, fun, tout en plans-séquences où des beaux mecs et de belles nanas essayent de faire vivre des actions simultanées dans un plan fixe. Le générique est solennellement proclamée à voix haute en plein milieu du récit; les personnages se désapent et se rhabillent sans que l'on sache pourquoi; un mec dans la profondeur de champ se fait torturer pendant toute la durée; un morceau de musique poppy, répété deux fois, agite les corps érotisés et icônisés par Warhol. Une ambiance délétère, psychotrope. On ne comprend pas tout (si ce n'est que le Alex délinquant devient conformément aux intentions d'origine l'agressé social et victime de sa propre violence inconséquente) mais pour ainsi dire, on s'en fout. L'image est ainsi volontairement éclatée en plusieurs parties où le spectateur peut suivre des histoires parallèles en ayant le tournis. A la théorie formelle, les maladresses des acteurs qui par moments semblent improviser. Un film de Warhol donc orchestré pour tester les résistances du spectateur. Mais sa rareté vaut le détour. Comme la plupart des opus Luffiens.

On pouvait également voir le réjouissant Eating Raoul, de Paul Bartel, qui se retrouve dans cette section en raison de Mary Woronov (elle a tourné pour Bartel après avoir quitté la Factory). Les amoureux du Coin du Cinéphile savent à quel point on adore ce film qui raconte une histoire pas triste à partir de deux thématiques propices à titiller l'amoralité : le cannibalisme et la vénalité. Paul Bland est américain. Aujourd'hui, sa journée de boulot n'est pas glop : un braqueur black qui fait du rap en réclamant la thune de la caisse s'est fait buter par son boss à chemise Hawaïenne titillé par des problèmes oenologiques, qui quand ça lui prend le traite comme de la sous-merde. Mary, sa femme, elle, est infirmière, chargée de servir de la bouffe dégueulasse à tous les patients et d'envoyer bouler ceux qui fantasment un peu trop sur elle. Les deux amoureux pas gâtés par l'existence rentrent de concert du boulot et n'ont pas le temps de rire. Un soir, un pervers sexuel qui s'est trompé d'appartement, les voisins aimant bien faire d'immenses orgies décadentes avec l'esthétique qui sied (les images parlent mieux), débarque dans leur nid douillet. Le mari le tue en lui donnant un coup de poêle à frire. Dans ses poches, il trouve un portefeuille bien rempli. Résultat? Une comédie érotico-macabre hédoniste et cannibale. Sa présence annoncerait-elle un futur hommage à Bartel? Autre hommage: Andrew Kötting, cinéaste britannique émule de Derek Jarman, dont on pouvait voir, entre autres, les connus Cette sale terre et Vagabondage, qui a toujours affiché un mépris souverain envers tout ce qui s'apparente à la standardisation (langage, image etc.). Son but? Créer, innover en bousculant les codes cinématographiques. Ses courts métrages, tous étonnants, confirment la curiosité du cinéaste qui dans ses recherches s'est concentré également sur les installations vidéos et les oeuvres sonores.
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