

J'ai 18 ans et je m'ennuie ferme dans ma ville de banlieue. Ma mère me love de sa trop grande affection, mon père pense que je suis un bon à rien et me reproche l'amour quasi-incestueux de ma maman. Mais je ne suis pas un fils à maman. Je reste cloitré dans ma chambre. Parfois, je croise le regard d'une demoiselle que j'aime espionner. J'aime reluquer les accidents, j'aime m'impliquer dans des histoires étranges pour bousculer ma vie de merde, j'aime passer des entretiens d'embauche pour montrer mon absence de motivation, j'aime pisser dans l'eau du bain, j'aime imposer ma présence pour agresser la bonne conscience des autres. Autrement, la question du sexe me turlupine quand même beaucoup. Je fantasme que je baise avec des inconnus, que je donne du plaisir à des motards dans des aires d'autoroute où j'inscris des messages codés. Je fantasme tellement que je décide de vivre à fond mes fantasmes. Je m'appelle Armin et je vous emmerde. Laissez-moi être un adolescent antipathique.
Plans fixes étirés à l'extrême, mouvements de caméra circulaires et répétitifs, peu ou pas de dialogues. Juste des instants volés, des flashs, des perceptions étranges. Second long métrage de Christoph Hochhaüser, L'imposteur est un film malade rongé par la solitude et le mal-être de son protagoniste qui consomme des fantasmes et se complait dans le néant, en vit, s'en sert, l'utilise pour mieux chercher des noises à l'existence et ses sinistres contingences. Grosso modo, arborer sa mine défaite, refuser le sourire, faire des crasses à tout ce qui se bouge pour se donner une raison de vivre. Que l'on se rassure : ce n'est pas un énième numéro poseur branchouille. Alors que dans son précédent et atypique Bois Lacté dans lequel le réal proposait une variation curieuse d'Hansel et Gretel et signait un drame aussi opaque qu'inconfortable, il s'attache ici au quotidien rude d'un jeune homme qui cherche sa place dans une société sinistrée et ne la trouve pas. Entretiens d'embauche, parents engoncés dans leurs manies pathétiques, frère qui affiche fièrement son entrée dans le conformisme en annonçant que sa nana attend un môme... Hochhaüser scrute tous ses personnages avec le même style impassible et la même absence de concession et peint le noir tableau de gens qui n'aspirent qu'au conformisme et ne doivent à aucun moment dérailler. Le film accentue cette opposition avec le portrait du protagoniste pas encore sorti de l'adolescence, pas encore prêt à se fondre dans la masse uniforme, pas encore passé par les étapes obligatoires. Afin de coller adéquatement à la psychologie morte de son antihéros, le réalisateur châtie toutes les conventions formelles et narratives, s'attache à l'anodin, enregistre des soupirs de désespoir, des silences qui en disent long et ne s'abîme à aucun moment dans l'explication oiseuse. La bande-son, tantôt ambiante, tantôt malaisante, tantôt brutale, tantôt absente, s'inscrit au diapason du choc des scènes. Sous le calme ambiant, la colère gronde.

Certains films assènent des vérités toutes faites et des raisonnements dadas, d'autres jettent dans le vide et empêchent de reprendre sa respiration. Ici, rien ne s'explique, tout se ressent et surtout tout se heurte. Le montage obéit aux lois de la frustration. Certaines séquences s'arrêtent là où elles ne devraient pas. De même que certains détails resteront sans réponse. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a aucune réponse. Il n'y a que du vide et une absence d'espoir qui crève le coeur. Cette radiographie de l'âge ingrat sur fond de quête identitaire sexuelle (fantasmes masos, désirs refoulés) et de fascination morbide (même élan d'attirance et de répulsion pour les faits divers et les accidents) où le personnage se sent libre uniquement dans les lieux infréquentables, tend un miroir à nos propres doutes et inquiétudes sur un avenir incertain. En cela, oui, un vrai film d'horreur avec l'impossibilité de savoir ce qui va se passer dans le plan suivant. Si a priori, sur le papelard, le sujet (crise post-ado) n'est pas nouveau, le traitement, lui, diffère pour muer ce qui pourrait s'apparenter à un exercice de style en quelque chose de déraisonnablement troublant et de subtilement bouleversant. Hochhaüser s'aventure dans des thématiques plus souterraines et plus osées que le simple problème de communication entre un enfant et ses parents. Bref, que ce soit dans le premier (Bois Lacté, très étrange) ou le second (L'imposteur, ouvertement provocant digne des Ken Loach de la première période), ces films arides et déroutants, profonds et justes, brillants dans leurs audaces, aspirent littéralement dans leur malaise. Si vous les avez loupé en salles, vous devez impérativement les découvrir en dvd.
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