

Quand Le Pianiste est devenu un moment de la vie de Nicolas
Je pourrais bien sûr raconter la narcolepsie qui me prenait immanquablement dans mon enfance devant tous les Walt Disney. Ce qui fait que je n'ai su que très tard que la mère de Bambi mourrait (à 20 ans, ça fait un choc!). Du coup seuls mes parents, qui n'aimaient pas particulièrement, se sont tapés Rox et Rouky pendant que je rattrapais mes nuits. Mais puisqu'il me faut choisir, ça ne sera pas ce souvenir là, mais un autre, beaucoup plus récent.
C'était dans la salle de cinéma communale à côté de chez moi, la même où quelques vieilles avaient bouffé leurs dentiers devant la frénésie de Chicago qui allait trop vite ou bien avaient tout simplement fui en courant comme l'envolée désordonnée des Oiseaux d'Hitchcock devant Intimité de Chéreau. J'honorais régulièrement cette salle gériatrique de ma présence, faisant du coup chuter drastiquement la moyenne d'âge.
Ce jour là, le Pianiste de Polanski était au programme. On était tous bien alignés sur les mauvaises chaises qui devaient servir aussi pour la salle des fêtes et on attendait que le rideau grinçant s'ouvre sur le film avec la clim qui soufflerait à fond histoire de frigorifier ce petit monde, peut-être parce que ça conserve.

Le film commence. Le silence règne dans la salle. On est projetés dans le Ghetto, sous la caméra impitoyable de quelqu'un qui l'a vécu. Pas de chantage aux sentiments ici, pas de manichéisme. On a la bassesse et la grandeur de l'humanité mélangée, l'horreur dans ce qu'elle a d'absolu et d'étrange aussi, d'incongru. On suit la fuite d'Adrien Brody, frissonnants. Parfois un murmure d'horreur parcoure la salle captivée, sous l'emprise du film. Personne ne bouge, personne ne parle, personne ne tousse.
Un moment je me retourne tel Amélie Poulain et je regarde le visage des gens, totalement pris dans le film, traversés d'émotions, ouverts. Je me dis que je vis quelque chose de spécial. A la fin du film, lorsqu'enfin le calvaire du héros s'achève, qu'il rejoue du piano, la lumière s'allume. Le silence, impressionnant, bouleversant. Tout le monde est pétrifié, tétanisé par le film. Les gens restent devant le générique, en état de choc, avec de la peine à recouvrer le sens de leur existence.
Puis, d'abord timidement, un applaudissement s'élève. Puis c'est une petite clameur, des larmes qui coulent. La beauté de ce jour-là, seul le cinéma la permet. Car au fond, personne n'était là pour recevoir cette acclamation, cette émotion. On applaudissait le moment, magique, étrange et dérangeant que l'on avait passés ensemble.

On se regarde pour la première fois. Il n'y a plus de jeunes et de vieux. Juste des gens qui ont envie de se parler et le font car ils ont partagé la même grande émotion, comme pendant un beau concert. Là on se dit que cette lanterne est vraiment magique. On quitte le cinéma. On mettra quelques heures à se remettre du film et de ce moment de communion exceptionnel qu'il a créé. Et même s'il était très sombre, il reste comme l'une de mes plus grandes joies, parce qu'à chaque fois que je le vois, je me souviens de ce moment là, qui m'émeut toujours autant.
Nicolas Houguet
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