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SPECIAL CRUISING : AUTOPSIE DE LA FRIEDKIN MANIA

SPECIAL CRUISING : AUTOPSIE DE LA FRIEDKIN MANIA

Tout sur LA CHASSE - CRUISING - La Critique - Le 2007-11-09 06:58:14


Sommet d'ambiguïté, Cruising est un thriller sulfureux de William Friedkin qui souffle - voire transpire - le chaud comme le froid et s'inspire d'une série de crimes identiques qui ont été commis à New York entre 1973 et 1979. Il sort enfin en zone 2 dans une version remastérisée, présentée lors du dernier festival de Cannes. Dans l'ancienne version, un panneau d'annonce dans le prologue nous affirme que beaucoup de ces crimes sont restés des énigmes et qu'ils sont sans doute l'oeuvre du même assassin. Dans la nouvelle, ce panneau si controversé est gommé au profit d'un générique plus percutant. Ce n'est pas le seul élément qui a été modifié. D'un montage à l'autre, les enjeux dramatiques restent identiques. L'enquête policière et la description d'un milieu interlope (celui des gays SM à New York dans les années 70) sert de prétexte au portrait d'un officier de police paumé (Al Pacino, qui déteste tellement le résultat qu'il ne figure même pas dans les suppléments du DVD) dont les repères moraux, sociaux, affectifs et sexuels sont bouleversés. Ce récit initiatique très osé pour l'époque qui reprend la formule du témoin du mal était très convoité par les cinéastes de l'époque. Repéré avec son long métrage Soeurs de sang, Brian de Palma devait au départ mettre en scène cette adaptation du roman éponyme de Gerald Walker. Pour d'obscures raisons (financières), le réalisateur d'Obsession abandonna le projet pour le laisser à William Friedkin et s'en alla tourner à la place son superbe Pulsions. Cette réflexion sur les apparences possède de nombreuses anecdotes de ce genre. Comme quasiment tous les films de William Friedkin dont le dénominateur commun serait d'inviter le spectateur à décortiquer les images montrées à l'écran. Comme celles, subliminales, qui reviennent à deux reprises. Avant de disséquer les entrailles de ce film maudit et de proposer le test dvd en début de semaine prochaine, on en profite pour plonger dans le cerveau de Friedkin, artiste controversé, génial ou haïssable. Oui mais pourquoi?



AU COMMENCEMENT DE L'EXORCISTE
"Quand on voit les films de William Friedkin, on est frappé par leur pessimisme, mais aussi par l'enthousiasme de la mise en scène. C'est comme un voyage superbe à travers l'enfer raconté par un enthousiaste pessimiste".
DARIO ARGENTO

William Friedkin reste le réalisateur de deux films cruciaux qui ont révolutionné deux genres précis: French Connection pour le film policier et L'exorciste pour l'horreur. Sa filmographie contient pourtant d'autres films remarquables comme Cruising ou Sorcerer, moins connus car moins visibles (leurs droits ayant longtemps été bloqués). Un retour aux sources s'impose pour saisir cet artiste paradoxal, toujours là où on ne l'attend pas. Nous sommes dans les années 60-70. Le cinéaste appartient à cette génération de talents américains prêts à booster Hollywood dont la carrière cinématographique se situe aux balbutiements et qui ont fait leurs premières armes à la télévision. Par ses excès, sa réputation d'hystérique, ses audaces et ses prises de risques, William Friedkin ne s'est pas fait que des amis, mais - et ça restera une chose précieuse - il sait très bien s'entourer en toutes circonstances comme le démontrent les présences des meilleurs chefs opérateurs américains (Owen Roizman, Robby Muller). Tout jeune (à seulement 18 ans), il démarre comme coursier dans une chaîne de télévision locale. A l'époque, Friedkin vivait dans la pauvreté, perdu dans les bas quartiers de Chicago. En s'infiltrant dans le milieu, il commence à se faire un nom et réalise dans les années 60 toute sorte de programmes, des documentaires pour WGN et des émissions en direct pour le compte notamment du producteur David J. Wolper. Peu importe le contenu : Good Times, le premier long métrage qu'il réalise en 1966, est un projet totalement impersonnel avec le duo Sonny & Cher. Cette expérience lui donne l'opportunité de se faire la main. Il n'abandonne pas les efforts et poursuit avec The Night They Raided Minsky's, une autre comédie inoffensive. Après ces deux essais, Friedkin passe à l'attaque en oeuvrant dans la case intimiste, adapte le dramaturge Harold Pinter avec The Birthday Party et surtout réalise ce qui restera comme la curiosité de sa filmographie : Les garçons de la bande, adaptation d'une pièce de Mart Crowley, antithèse inconsciente de son très conspué Cruising (qui viendra dix ans plus tard). Son dernier Bug, remarquable retour aux sources, est lui aussi l'adaptation d'une pièce de théâtre même si la thématique est totalement différente. La rumeur veut qu'une rencontre avec Howard Hawks ait considérablement changé le point de vue de Friedkin sur le cinéma, lui qui alors ne croyait qu'à l'intimisme. L'homme lui aurait conseillé d'arrêter les salmigondis psychologisants pour oeuvrer dans l'action bourrine. Sur ses conseils, Friedkin change de registre - pour mieux y revenir plus de trente ans plus tard - et bouscule les us et coutumes de la crémerie Hollywoodienne en s'abîmant dans le pur produit entertainment aux atours spectaculaires. Tout d'abord avec French Connection où à travers les récits de deux policiers de la brigade des stupéfiants new-yorkais, il gratifie le spectateur d'une inoubliable séquence de course-poursuite en voiture. Qui demeure et marque toujours autant. Friedkin assure que depuis French Connection, il filme les scènes de poursuites en voitures de la même façon. Un plan à la fois. Il le répète, et le perfectionne jusqu'à ce qu'il fonctionne et que personne ne risque d'être blessé. Il le répète au ralenti, puis accélère jusqu'à ce qu'il soit prêt pour filmer. Et ce qui le rend efficace, c'est la façon avec laquelle on l'associe aux autres plans et l'utilisation du son. Les conseils de tonton Howard ont-ils été gagnants? Vraisemblablement puisque Friedkin décroche grâce à cet authentique succès cinq beaux oscars. L'expérience du documentaire - et plus simplement de la rue - a permis à Friedkin de filmer la rouille intime des êtres et d'opter pour une approche sensible et réaliste qui fait joliment tache dans l'écrin artificiel d'Hollywood, inscrivant son opus dans le sillage prestigieux de quelques exceptions à l'instar de Panic in the streets, de Elia Kazan, mirifique film noir injustement considéré comme mineur dans la filmographie du réalisateur de L'arrangement et d'A l'est d'Eden, qui sonde l'atmosphère de la Nouvelle-Orléans (ses bouges, ses gangsters, ses ports) avec un style peu conforme aux canons du genre. A partir de cet instant, c'est la révélation: Hollywood tombe amoureux de Friedkin.

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